Pourquoi le livre sur « l’évolution d’un grand domaine sucrier dans la Caraïbe »…

Hello ! Tous !

Mon dernier livre sur Beauport, un petit coin du territoire de la Grande-Terre en Guadeloupe, traite en somme, de l’exploitation d’une habitation peu étendue (à peine 70 ha); sa capacité a capter l’intérêt d’un médecin de St Gaudens (SO de la France) en 1836,  lui a procuré une grande influence sur ses voisines.

C’est avec l’arrivée des Bordelais, en 1908, qu’elle atteindra après une vingtaine d’années d’exploitation, sa capacité maximale, à peu près soutenue, jusque vers 1981.

Aujourd’hui, l’habitation n’existe plus. Le site d’à peine 4 ha où loge « Le Pays de la Canne »(sorte de musée à ciel ouvert !) est figée dans une posture nostalgique…. il mérite certainement mieux !

J’espère que ce livre excitera la créativité chez le nouvel administrateur… !

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Évolution de la question de la terre en Guadeloupe à l’époque contemporaine

Les problèmes posés à Daubin, ouest de la commune de Sainte – Rose, en Guadeloupe sont récurrents. Il ne s’agit pas du tout de faits nouveaux. Depuis la seconde abolition de l’esclavage de 1848, la mise en valeur des terres agricoles repose sur un postulat : les Nègres, « nouveaux libres » ne sont pas propriétaires de terres, car ils subissaient le joug de la servitude. Une minorité de personnes d’origine caucasienne détiennent la grande majorité des terres. Entre 1865 et 1908, des domaines de plusieurs milliers d’hectares vont se constituer sur les dépouilles des anciennes habitations, qui se peuvent échapper à la rapacité des sociétés anonymes qui se forment en vue de la construction des usines centrales.

Cette évolution qui jette les balises de la question foncière en Guadeloupe fait apparaître de nouveaux problèmes :

– Quels rapports sociaux entre les actionnaires lointains et anonymes (Paris, Bordeaux, Nantes, Marseille…) et les milliers d’agriculteurs qui sillonnent les champs de « nouveaux maîtres », à la recherche d’une journée de travail, équivalent à une bouchée de pain, pour assurer la nourriture d’une nombreuse famille.

– Quel contrat lie les « nouveaux colons » (cette fois ils sont Noirs et pas Blancs !) avec le propriétaire du domaine (qui est naturellement Blanc !) ?

– Que veut l’État républicain devant une telle évolution ?

*

I – Entre la décennie 1860 et les années 1930, la quasi totalité des domaines sucriers en Guadeloupe passe aux mains de capitalistes métropolitains ou Békés (Blancs Martiniquais !). Toutes les meilleures terres agricoles de la Grande – Terre (nord, centre, sud-ouest…) et celles du nord Base – Terre deviennent à la suite de nombreuses opérations de vente aux enchères publiques, la propriété d’investisseurs étrangers au pays. Évidemment, les anciens propriétaires s’étant endettés pour tenter de garder à flot des biens familiaux, s’écroulent, en particulier après les trois grandes crises sucrières internationales, entre les années 1882 et 1901. Les créanciers d’abord, mais aussi de nombreux investisseurs désireux de faire fructifier leurs avoirs aux colonies, n’hésitent pas à saisir les opportunités qui s’offrent à eux, notamment à partir de la fin du XIXe siècle.

En Guadeloupe, on assiste à ce moment-là à un basculement de la mutation foncière : elle se fait dorénavant, principalement, vers l’extérieur.

Cette situation particulière, dès les débuts du XXe siècle, élargie la césure béante qui marque la société guadeloupéenne au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Des mouvements sociaux « nouveaux » : grèves en 1902, en 1910, pour les plus importantes, sont enregistrés. Les revendications des travailleurs agricoles portent sur les salaires journaliers (coupe de canne, attacheuse…) et le prix de la tonne de canne pour les colons.

Ces mouvements sociaux vont rythmer les récoltes de canne. Parfois, ils sont stoppés dans le sang, par des balles assassines. En février 1925, sur le site de l’usine Duval, à Petit – Canal, ce furent pas moins de 6 morts qui sont relevés.

Les revendications des ouvriers agricoles sont souvent associées à celles réclamées par les colons, car la multi – activité est le lot de la plupart des petits fils des anciens esclaves.

C’est, sans conteste, le contrat de colonat qui présente le plus de disparités dans les rapport s entre travailleurs agricoles et propriétaires usiniers.

Les colons obtiennent de la bonne volonté des propriétaires une parcelle de terre (entre moins d’un hectare à 3, voire 4 hectares, pas plus !). Ils ont l’obligation de produire de la canne. Elle est vendue à l’usinier-propriétaire qui prélève sur la production fournie jusqu’à 25% du fruit du travail de celui qui aura signé (par une croix !), un contrat dit de colonat. Ce type de rapport « nouveau » est au cœur de la dynamique sociale dans les campagnes guadeloupéennes au XXe siècle.

II – À la suite de la seconde guerre mondiale, l’influence communiste au sein du gouvernement de coalition modifie la perception du pouvoir central, ne serait – ce que sur le plan de la responsabilité de l’État.

Dès les années 1946-1950, la volonté gouvernementale stigmatise le déséquilibre qui existe dans les campagnes, et les préfets, qui ont remplacé les gouverneurs, ont pour instruction de rechercher la collaboration des usiniers afin que ceux – ci mettent, ne serait – ce que les plus mauvaises terres, à la disposition des cultivateurs désireux d’avoir un minimum d’autonomie, dans l’exploitation des parcelles qu’ils cultivent. Le pouvoir vise la constitution d’une couche de « paysans », afin de pacifier les campagnes secouées par de violents mouvements sociaux, le plus souvent mis sur le compte des communistes.

En 1961, la première réforme foncière est mise en route, suite à quelques opérations expérimentales tentées à Petit – canal, au Moule (dans le nord Grande – Terre), à Saint – François, Vieux – Habitants…. Ces opérations menées par des organismes officiels touchent quelques dizaines de travailleurs agricoles, et laissent des milliers d’entre-eux sous la coupe de la SAUB (société anonyme des usines de Beauport), basée à Port – Louis..

La dernière réforme foncière intervient entre 1978 et 1981, à la suite des plus importants mouvements sociaux (1971-1978) que connaissent les campagnes guadeloupéennes depuis l’abolition de l’esclavage de 1848.

III – Le temps du LKP (2009) fut celui d’une remise à plat de toutes les politiques publiques entreprises depuis 1848.

C’est ainsi que lors de la signature des Accords du 4 mars 2009, les points 140 à 143 concernent directement la maîtrise foncière, en particulier, la préservation de la surface agricole utile. Autour des 50 000 ha, celle – ci perd, tous les ans 1 millier d’hectares, en moyenne.

La tentative du gouvernement de supprimer entre 2008 et 2010, le contrat de colonat, au profit du contrat de fermage, crée des remous dans la zone de l’ouest de la commune de Sainte – Rose.

En effet, la CIACL (compagnie industrielle et agricole du Comté de Lohéac) dirigée par Hubert De Jaham (Béké !) propose la transformation des baux à colonat partiaire en baux de fermage, et surtout décide, avec la complicité de la direction des usines Gardel, de prélever à la source un pourcentage de la valeur des produits livrés à l’usine par les agriculteurs concernés. C’est le « HOLA !»  Une majorité d’entre eux s’y oppose, et d’ailleurs réclame à la société son titre de propriété. Quid !!!

Des petits – fils d’esclaves, sur les terres de Sainte – Rose, contestent la propriété foncière des grandes compagnies.

Ce qui est le plus curieux dans cette affaire, c’est que les tribunaux (tribunal des baux ruraux, TGI, Cour d’Appel, Cour de Cassation) ont entériné une situation de « pwofitasyon » manifeste puisque la société est incapable de présenter un titre de propriété, dans les formes légales prévues par la réglementation officielle. Pour contourner cet écueil, Hubert De Jaham fit établir, pour une trentaine d’hectares, une prescription trentenaire (datant de 2010 !… sic !), alors qu’il continue de revendiquer plus de 3 000 ha.

*

Le contact établi en janvier 2013, entre les agriculteurs concernés avec le LKP, jetèrent les bases d’une nouvelle perception de la question de la propriété foncière en Guadeloupe. Ainsi, le 5 mai 2016, quatre organismes, LAKOU-LKP, COSE, FONDATION F. FANON et UGTG, déposent auprès du TGI de Pointe-à-Pitre une requête, suivie de 2 QPC (question prioritaire de constitutionnalité), l’ensemble portant sur l’origine de la propriété foncière en Guadeloupe et par conséquent sur le décret d’avril 1848, suivi par la loi du 30 avril 1849.

Ces derniers ont fait rapidement l’objet d’une proposition de loi d’abrogation, sous l’égide du parlementaire Victorin Lurel, signe qu’il y a le feu dans la bergerie ! Au secours ! Les artifices juridiques sont mobilisés afin de pérenniser un système condamné …

Raymond GAMA, historien, Lapwent 29.06.2016

Elections présidentielles françaises et assimilation !

Onze candidats s’affrontent à l’occasion des prochaines élections présidentielles en France. Au coeur des débats opposant les 4 ou 5 plus remarqués par les sondages se trouve la problématique du développement de la France actuelle. Selon que le discours soit de Lepen, de Mélanchon ou de Dupont-Aignan… c’est l’Europe qui serait le danger principal qui grève le développement de la France. Macron ou Fillon récusent cette idée  garantissant le futur de la France dans et par l’Europe. Ils ne conçoivent pas « l’identité française » sans les « outre-mer » ! Se poser la question de la souveraineté française en intégrant les conquêtes coloniales pourrait sembler un paradoxe, mais c’est de la logique pure chez tous ceux qui ont assimilé les richesses des Peuples dominés par la France. Ils considèrent comme une chance pour la France d’avoir gardé des colonies. La France actuelle est le résultat de la diversité de ces rencontres, disent-ils. Sauf… que pour pouvoir assumer un telle vision de soi, il faudrait que les colonisés n’accèdent pas à la conscience de soi, qu’ils se nient… Celui qui est colonisé et Français abandonne sa culture : les nombreux débats concernant les Français d’origine africaine (Arabe et autres) le montrent bien.

Selon la puissance coloniale assimiler l’autre c’est se protéger ! Car puisque par l’acte d’assimilation l’autre n’est plus lui, donc différent du Français, la France serait ainsi préservée tout en se construisant à partir des richesses (matérielles et immatérielles) des autres. Cette construction républicaine est pernicieuse en ce sens qu’elle prétend s’ouvrir aux autres en leur imposant ses valeurs.

Comment résoudre cette contradiction ? Il y en a bien une.

Seul le  RESPECT de l’autre autorise le partage des valeurs.

Le MÉPRIS pour l’autre condamne tout partage !

Artaud et Poutou sont les seuls candidats à prôner un discours qui aille dans ce sens. Ils ne veulent pas du poste de président et ils ne seront pas élus le 7 mai : ………. !!!

ASSIMILATION à la française !!!

L’aspect principal qui ressort de l’analyse des luttes menées par les masses guyanaises se traduit en un mot : assimilation.

– Est-ce à dire que le Peuple guyanais soit « asi – milé » ? Est-ce à dire que les travailleurs de Guyane soient assimilés ?

Du XVIIe au XXe siècle les luttes des Peuples nous ont apporté des réponses relatives aux caractéristiques des politiques de domination qu’ils ont eu à subir et parfois subissent encore. Parmi toutes celles qu’il faudrait retenir, l’opinion commune trouve facilement le « cas guyanais » spécifique. Ne nous trompons pas. À chaque fois que l’on s’interroge sur la situation d’une colonie « française » cette réduction est tentante, un peu comme si nous pourrions poursuivre par : en Martinique c’est spécial ; en Guadeloupe, c’est particulier ; quant à la Réunion, c’est « pa menm palé ! ». A priori, ce qui semble une simple tentation dans une démarche d’investigation ne cache-t-elle pas, en réalité, le dictat d’une stratégie de suprématie ?

– Est-ce à dire qu’être Français c’est ne pas tolérer, ne pas reconnaître l’autre ?

C’est ce double questionnement qui m’interpelle dans le cadre de l’observation de la « question guyanaise ».

Dualité et indivision…

Dualité sociale et indivision… expressions d’une création coloniale conflictuelle…

 *

La dualité que nous venons d’illustrer gangrène les rapports à la terre en Guadeloupe. En effet, ce ne sont pas uniquement sur les rapports entre les petits fils d’esclaves et les héritiers des maîtres esclavagistes que se fixe la dualité auparavant expliquée. On la retrouve également dans les nombreuses indivisions qui lient les progénitures des petits fils d’esclaves. C’est là une source de difficultés très préoccupantes.

Au lendemain de la deuxième abolition de l’esclavage (1848) de « nouveaux libres » accèdent à la propriété de parcelles de terre, le plus souvent sur l’habitation où ils avaient été esclaves. Les surfaces sont minimes : en moyenne 2-4 hectares. Sur l’habitation Montalègre à Port-Louis, les prix sont de l’ordre de 750 F par hectare. Les parcelles forment un quadrillage difficilement accessible pour celles qui sont à l’intérieur du parcellaire. Les chemins sont aléatoires et coupent des parcelles en leur milieu, d’autres les divisent sans aucune perspective rationnelle. C’est au gré des circonstances héritées de la période esclavagiste. Depuis 1850 et après, ces conditions se sont décuplées et constituent aujourd’hui un véritable défi.

Comment répartir la terre héritée d’une arrière grand-mère ou d’un arrière grand-père, anciennement esclave ?

Comment régler les difficultés nées entre les héritiers  et leur permettre de dépasser les conflits qui les opposent ?

Nous sommes aujourd’hui témoins au LKP, dans de nombreux dossiers qui nous sont soumis pour avis, de l’ampleur des fractures qui existent au sein de multiples familles de petits-fils d’esclaves. Les conflits naissent souvent lorsque quelqu’un de la famille s’est montré un peu plus entreprenant que d’autres : par exemple, untel s’installe puis c’est au tour de sa fille mariée en communauté à une personne de la commune d’à côté ; il installe ensuite ses fils ; l’un de ses fils installe sa fille mariée à un « métropolitain » comme on dit, etc. A Vieux-Bourg, commune de Morne à l’Eau, il y a une quinzaine d’années, un conflit violent est né du geste d’un « métro » marié à une jeune fille du coin ; il voulut imposer par la force, avec l’appui de ses amis CRS, l’occupation de la totalité d’un terrain familial indivis sur laquelle, bien sûr, son épouse ne pouvait prétendre qu’à une infime parcelle.

Telle autre famille, à Petit-Bourg, est déchirée par le partage non accompli d’un terrain sur lequel tel d’entre les fils héritiers s’est installé après achat à ses parents. Cet achat n’est pas reconnu par les autres héritiers, d’autant plus que la parcelle concernée est celle sur laquelle se trouvait la maison familiale.

Dans telle autre situation, on retrouve une famille de 15 enfants, dans la commune du Moule, qui considèrent que la parcelle de colonat exploitée pendant plus de quarante ans par leur père, leur appartient. Ils soutiennent que le paiement du bail à colonat aux usiniers constitue une preuve de leur légitimité. Le procès intenté contre eux par la Chambre d‘Agriculture gestionnaire du GFA propriétaire de leur parcelle, a conclu à leur expulsion  ; on leur demande de partir ni plus, ni moins.

Moi-même, je gère un conflit à Vieux-Bourg qui oppose ma famille à une grande société agro-industrielle. Mon aïeul paternel, ancien esclave sur l’habitation Mon Repos, achète entre 1870 et 1883, plusieurs parcelles de terre, dont un bloc d’environ 5 hectares 50 en deux opérations. Au total, il possède au début des années 1900, à peu près 8 hectares 50, ayant complété son achat initial par d’autres moins importants. Le tribunal de grande instance de Pointe à Pitre a décidé le 21 décembre 1967 que l’ensemble de la parcelle BX 40 (a, b, c, d, e, f) appartenait à la SIAPAP (société industrielle et agricole…). Depuis mes parents sont déboutés de toutes leurs demandes. Pourtant, le »karé sòl« de la maison familiale de mon aïeul est encore présent sur la parcelle que l’on nous conteste. L’abolition de l’esclavage ne tarit pas la source discriminatoire : de liberté, d’égalité et de fraternité ! Il n’y en a point ! La RÉPUBLIQUE est coloniale !

En fait, à la dualité renseignée s’ajoute la partialité des tribunaux délibérément colonialiste. Ce qui fait dire aux avocats chargés de la défense des victimes dans ces affaires qu’il n’y a pas de solution juridique possible. Dans le prétoire donc, il n’y a pas d’espoir ! Nous nous acheminons vers une remise en cause de la confiance qui devrait lier les parties demanderesses, victimes ou pas, à leur défenseur.

Il reste le terrain, là où les gens se retrouvent tous les jours face à leurs difficultés quotidiennes, seuls et sommés d’inventer des solutions.

Les agriculteurs sont les premiers à se retrouver confrontés à de tels défis. Mais, les conflits de voisinage dans les bourgs, les hameaux sont de plus en plus nombreux.

La dualité telle qu’elle s’exprime aujourd’hui oppose deux conceptions que sous-tendent les parties suivantes :

  • Une conception coloniale avec les lobbies fonciers qui rassemblent des « blancs créoles et békés », des employés des services des hypothèques, des notaires et des fonctionnaires des services ministériels déconcentrés et parisiens ;
  • Une conception émancipatrice de l’homme, avec les derniers colons partiaires, de nombreux membres de GFA endettés jusqu’au cou, les jeunes demandeurs de terre à cultiver et de plus en plus de consommateurs demandant les produits locaux…

Les premiers entendent, depuis 2009, reprendre l’initiative en matière foncière et affirmer leur primat : ils sont les « premiers » acteurs de la Guadeloupe moderne. La terre leur est acquise !

Face à eux une nouvelle mentalité voit le jour : la société guadeloupéenne est de source « Kalina-Afro-descent » ! Les premiers hommes qui ont fécondé la terre des îles de Guadeloupe étaient Amérindiens ! La majorité de ceux qui, depuis environ un peu plus de trois siècles les nourrissent de leur sueur et de leur sang, sont d’origine africaine… Pour les Kalinas la terre n’est à personne !

Les multiples conflits repérés (indivisions et autres) ne sauraient être solutionnés sans que le cœur du problème ne soit affecté, sans rupture avec le colonialisme. Les valeurs discriminatoires (ethniques, économiques, sociales, idéologiques et politiques…) seront détruites par les travailleurs Guadeloupéens en lutte : c’est du temps qu’il faut, c’est tout !

 

 

 

Une dualité durable dans une société dominée…

 

Nous venons d’expliquer dans quelles conditions la question foncière est devenue un « problème social » sur le territoire des îles de Guadeloupe. Le crime, le vol et le viol sont le « foyé difé » (trois roches) qui a déterminé la source d’énergie coloniale initiale. Les héritiers ont vite fait de chercher à consolider l’initiative. Pour cela ils ont créé une valeur discriminante vis à vis des Africains : ils en ont fait des Nègres ! Ce qui suppose un Africain noir, déshumanisé, bestialisé, démouné[1]… du racisme en somme ! L’acte criminel contre les Kalinas se poursuit en une acquisition foncière par brigandage.

Du point de vue économique, du point de vue idéologique et politique, pour tout dire du point de vue culturel nous sommes confrontés à une dualité permanente qui emprisonne toute idée de projet social.

La pratique Kalina de la jouissance hors propriété des terres, sans aliénation donc de la matière naturelle se voit opposer la pratique féodale des conquêtes seigneuriales[2]. Alors s’inscrit sur le sol de Guadeloupe une dualité historique. En ce sens deux voies de rapport à la terre s’opposent, se chevauchent et s’interpénètrent. On ne peut être surpris par l’intrusion de la question dans le débat social à la fin du XIXe siècle[3]. On ne peut être choqué que la question ressurgisse en 1942 dans un tribunal de Pointe à Pitre[4]. On ne peut qu’être étonné que la question ne revienne à la surface qu’en 2009 ![5]

Quand nous parlons de dualité nous évoquons la permanence de la tentative des colons français d’imposer leur modèle de mise en valeur de la terre. Ils ont trouvé sur place un autre modèle et ils s’acharnent contre celui-ci. Imperturbablement, la racine Kalina résiste et s’agglutine à la branche africaine pour former un nouveau réseau de rhizomes, comme dirait Glissant. Le « jardin » dit « créole » en est l’émanation la plus directe. Il faut une multitude pour faire un « jardin » bien de chez nous. Toutes les plantes s’entremêlent, se croisent et s’échangent force et faiblesse. Le jardin n’existe que par cette destinée partagée et durable. Aujourd’hui il se révèle être la seule pratique écologique de notre environnement. Malgré cette reconnaissance nous sommes dans l’impossibilité de la voir se perpétuer dans toutes les régions agricoles du pays. La domination politique, le système colonial empêche toute mutation.

La revendication des agriculteurs de Daubin porte en elle des raisons d’espérer la résolution du problème. Car, contester la propriété de la terre revient à essayer d’inverser la dynamique actuelle d’un projet de société d’« égalité  réelle ». En effet, ce que réclame ces agriculteurs ce n’est pas l’égalité « formelle » à travers des textes institutionnels, mais la jouissance d’une terre ancestrale et sans entrave d’aucune sorte. Actuellement ils sont soumis à un « dictat républicain » qui confond ouvertement « égalité » et discrimination. Il suffit de prononcer dans le discours législatif que les « Kalinas-Afrodescents »[6] sont égaux aux Français pour estimer que la question foncière est réglée. La loi du 27 juillet 2010 qui fait passer automatiquement du contrat de bail à colonat au contrat de bail à ferme en est la plus conséquente manifestation. On s’aperçoit très vite qu’en matière d’égalité, il y a un fossé abyssal entre la loi et le fait.  On en est loin ! Les juges, les uns après les autres, prennent des décisions et arrêts qui ont pour objectif de rendre juridiquement légitime la propriété de la société demanderesse.  Parfois ils bénéficient d’attention particulière de la part des pwofitan. Dans tous les cas, ils s’appuient sans vergogne sur des faux afin de déclarer recevables les demandes de la CIACL-CACL-EACL.

Par exemple, il est dit que les cultivateurs poursuivis parce qu’ils n’ont pas payé la « rente coloniale » ou colonat partiaire, voire le fermage, occupent des terres de « Beauvalon »…               Quid de « Beauvalon » ? La municipalité de Ste Rose a pris un arrêté qui dit textuellement que le lieu-dit ou habitation « Beauvalon » n’a pas d’existence cadastrale sur le territoire de la commune. Il est reconnu un lotissement dénommé « Beauvalon » qui n’a rien à voir avec les terres de Daubin, Cluny, Desbonnes… sur lesquelles les cultivateurs exercent leurs activités principalement en agriculture vivrière. Pourtant, les juges passent outre et décident et condamnent des cultivateurs sur les terres de « Beauvalon », lotissement où il n’y a aucun agriculteur. C’est le comble de la bêtise humaine. Pourtant, on doit se satisfaire de ces décisions de justice !?

Autre exemple : un arrêt de la Cour d’Appel de Basse-Terre stipule clairement qu’il n’y a pas lieu de chercher plus avant que dans « présomption de propriété » la preuve que la société est belle et bien propriétaire de ces terres.

Enfin, autre chose qui pourrait contrarier une décision de justice dans tout tribunal digne de ce nom : c’est le fait pour une société demanderesse de ne pas apporter la preuve de son existence légale, en fournissant toutes ses décisions de nomination de direction, ses mutations de nature, ses démêlées judiciaires, etc… En somme, toute tentative de faux et usage de faux devrait être bannis dans tous les prétoires dignes de ce nom. Ce n’est pas le cas en Guadeloupe !

Assimiler et croire qu’en prorogeant des textes esclavagistes on avance vers la disparition des mentalités ancrées dans la discrimination, c’est une illusion ! Ce sont les fondements de la pwofitasyon qu’il faut éradiquer ! Changer le rapport à la terre n’est pas une question simplement d’ordre moral, c’est l’existence humaine qui peut être en question ! La question est d’ordre économique, idéologique et politique, pour tout dire culturel, et demande que la société toute entière investisse dans un nouveau projet de vie commune. Voilà le fond de la question posée.

Du « problème » le système colonial en a fait la « nature » du « fait antillais« . Du coup les « Antillais » deviennent un « produit colonial » que la France pense inaltérable. Ils ne peuvent ni se transformer, ni même s’émanciper, car ils ne peuvent pas acquérir une existence libre sans mettre en question les bases de l’Etat français moderne. De ce fait, ils sont conçus comme l’être même du système. Ainsi, l’Etat post-moderne, post-pétainiste, prétendument « post-colonial », (sans aucun doute post-moderne, post-pétainiste, mais pas du tout post-colonial) est consubstantiel de l' »être antillais« . En effet, sans le système colonial et néo-colonial, il n’y a pas de France. Les actes menés au nom de l’Etat dans les quinze dernières années, en Afrique, dans le Bassin des  Caraïbes (Guadeloupe, Guyane, Martinique, St Barthélémy, St Martin…) nous portent à croire que les intentions et espérances du pouvoir d’Etat ne s’affranchissent pas de l’être colonial ; ce n’est pas uniquement une question d’héritage. L’être de l’Etat républicain est colonial ! Et c’est aussi pourquoi cet Etat ne saurait se passer de sa matérialité humaine : l’Antillais, socle de la dualité durable dans une société dominée. 

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[1] Rendre impersonnel, sans âme, sans personnalité …
[2] Les îles de Guadeloupe seront la propriété personnelle du seigneur HOUËL…entre
[3] Pétition signée par des Kalinas, en 1883.
[4] Demande adressée par les enfants CAMPRASSE…afin de récupérer leurs terres à Anse-Bertrand.
[5] Lors du mouvement social dirigé par le LKP.
[6] Notre société actuelle qui s’enracine dans la terre de nos îles depuis des milliers d’années. Cf. Arawaks, Kalinas, Africains, Asiatiques qui ont subi la domination des Européens à partir du XVIIe siècle seulement.

 

A l’origine d’un problème social…

Jusqu’en 1635, il n’y avait pas de problème foncier dans les îles de Kaloukaéra. Les Arawaks ou Taïnos, les Kalinas « n’avaient aucune idée de la propriété privée, ils pensaient que la terre n’était à personne.»[1]  Nous ne parlons pas de l’usage de la terre, mais de sa privatisation, de son appropriation individuelle, en somme de la personnalisation de son usage. Même lorsque d’aucun entretenait un Bik avec Ajoupa ce n’était qu’une histoire temporaire, sans risque de voir se développer une dispute interminable pour l’usage d’une parcelle de terre. Ce ne fut qu’à l’arrivée des Européens et singulièrement d’une colonie de Français le 28 juin 1635 que cette pratique sociale se transforma en problème. Même lorsque la coutume consacre dans le langage courant l’expression « terres des Caraïbes»,[2] ni les autorités gouvernementales, ni les autorités dites locales actuelles, voire une bonne partie de l’opinion commune ne se soucient pas des implications d’une telle intrusion. Le pouvoir continue de gérer le quotidien des gens d’ici comme si il ne s’était rien passé. Le présent représente le réel qui s’impose à tous sans remise en cause possible. Notre parcours historique devient ainsi naturel ! Circulez ! Il n’y a rien à redire ! Le fatalisme s’impose comme le seul breuvage possible !

Osez ! Ne buvez pas !

Le texte que nous allons vous proposer date de 1883 et a été publié en Guadeloupe. Lisons attentivement le contenu qui va suivre et réfléchissons :

« Monsieur le Directeur (de l’Intérieur), depuis le XVIIIème siècle, lorsque les Caraïbes disparurent, lorsqu’étant venus fonder des colonies aux Iles du Vent, les Français, les Anglais et les Hollandais, il y avait pourtant un parti des Caraïbes qui s’étaient mis d’accord avec les gouvernement français, qui ont suivis et obéis aux lois de cette puissance, qui ont toujours conservé leurs indépendances, bien qu’ils étaient illettrés et siégeant à l’Anse-Bertrand, hameau ou habitation qui porte leurs noms, Caraïbes, dont nous sommes bien descendant, et bien Français de toute nature. Nous travaillons pécuniairement pour élever nos enfants sur ces mêmes terres qui nous appartiennent, il nous semble, il y a bien des années, et que personne ne nous avait cherché aucune chicane. Nous sommes à plusieurs, bien différentes familles, mais nous possédons toujours le titre de Caraïbes, nous travaillons en paix et tranquillité… Nous avons le droit sur 200 hectares de terres…»[3]

Il est signé par quelques Guadeloupéens d’origine Kalina :

« Segcor Gontrant et famille, Veuve Mérault Deschamps, Segcor Chrisostome et fille, Alexis Sainte-Aimé, Dunoyé Auguste, Madame Joseph, François Adrien, Dame Dunoyer Saint-Jean, P. Monlouis Deschamps, Y. Joseph Deschamps, Segcor Justine, Desnoyer Claris, Emmanuel Deschamps dite Clairville.»[4]

Ce texte nous indique que la question sociale soulevée par l’installation des Français en Guadeloupe ne s’est pas réglée de façon équitable. Bien au contraire. Plutôt que de mettre en cause les actes de leurs ascendants, les héritiers de cette incursion criminelle, dépouillent les démunis, légitimant leur domination acquise par la loi positive. Dans le cas exposé par ce document il faut entendre la combinaison de deux effets : l’un touche à l‘application de la coutume de Paris imposé dès les années 1640 dans les îles de Guadeloupe ; l’autre, nous renvoie aux diverses concessions accordées par la monarchie française à des Colons nouveaux Habitants s’installant à la tête d’habitations dont les maîtres ne tiendront aucun compte du respect des Kalinas à leurs yeux vaincus. En fait, à l’origine de la colonisation française, il y a le crime perpétré le 26 janvier 1636 à Vieux-Fort, comme actuelle du sud de la Basse-Terre, dont la victime était YANS, un Kalina très âgé, mémoire de la communauté dans la région. Il y a le vol de la terre des Kalinas , mais surtout et avant tout les destructions sociales. Apa Moun !!![5]

Pour pouvoir asseoir sa domination et la rendre pérenne, le colonisateur met en place une politique d’aliénation et de décomposition systématique des liens sociaux chez les Kalinas d’abord, ensuite chez les Africains déportés, aux fins de servir d’esclaves, dans les Amériques et les îles de la Caraïbe. Un administrateur (1767) de la colonie française de Guyane qui connu de près les Kalinas explique à son ministre ce qu’il faut faire : « Ce qui flatte le plus particulièrement les Indiens est la boisson, que l’on épargne trop ici, à laquelle cependant il ne serait pas mal de les accoutumer, ainsi qu’à l’usage de toutes les choses d’une grande consommation qui multiplient leurs besoins et les mettent dans le cas de ne pouvoir se passer de nous »[6]. Voilà l’astuce ! Animaliser autant que faire se peut domestiquer le bar-bar, le sauvage, le païen… l’autre,

La revendication foncière des Kalinas de Guadeloupe n’est pas une illusion. Il s’agit d’une protestation contre les avancées des sociétés industrielles qui se développaient, l’une sur le versant ouest du nord Grande-Terre, autour de l’usine de Beauport, avec à sa tête Ernest Souques, et l’autre autour de l’usine de Bellevue en grande difficulté à cause de la première crise sucrière internationale autour de 1882-84.

Peu d’auteurs ont jugé utile de mentionner le document qui expose les revendications Kalina concernant les terres à Anse-Bertrand, en Guadeloupe. Pour cause car, aucune investigation ne vise ni la réhabilitation des Kalinas, ni la remise en état de la situation foncière en Guadeloupe. Peut-on le reprocher à l’activité historienne ? Pas vraiment. Ce n’est qu’à l’occasion du cinq-centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb (1993) dans notre pays que nous avons organisé une rencontre sur le site de la Grande Vigie, en présence d’une délégation conduite par le sieur Irvin Auguste, chef de la communauté Kalina de Salibya en Dominique[7], et sous l’autorité du maire de l’Anse-Bertrand, José Moustache[8]. Ce dernier se montra très sensible à notre requête de retrouver les terres de nos ancêtres. Il nous avait promis de nous recevoir au niveau du Conseil Régional à cet effet.

Certains s’abreuvant du fatalisme ambiant concluraient facilement à un irréalisme, une élucubration douteuse. Toutefois, le combat des cultivateurs de Daubin nous ouvre de sérieuses perspectives. La contestation de la propriété « présumée » de la CIACL de Ste Rose est une source inespérée pour la résurgence d’une demande qui ne devrait être jamais abandonnée.

Ce sont les connaissances et les progrès réalisés par la société humaine, à l’échelle mondiale, sur divers plans (anthropologique, juridique, historique…) pour tout dire scientifiques qui nourrissent notre prétention de concevoir un nouvel avenir. Ce peut être du rêve ! Tant mieux pour nos enfants.

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[1] J. BALLET, ADGua. Manuscrit – p. 357.

[2] ADGua-6MI 614 – Notaire Alexis LEMOINE-MAUDET – n° 15 du 03/02/1851.

[3] Cet extrait est en note aux pages 10 et 11 du livre du Dr CORRE, Nos Créoles.

[4] Idem… De nombreuses familles qui n’ont pas signé cet appel ne sont pas moins d’origine Kalina…

[5] On leur retire toute personnalité.

[6] Fiedmont au Ministre de la Marine et des Colonies, 11 mars 1767. Archives nationales – C/14/34/029. Cité dans Na’na…(tiré de Gérard Collomb et Félix Tiouka, Na’na Kali’na – Une histoire des Kali’na en Guyane. Ibis

Rouge Éditions, 2000.

NB – Qui est Fiedmont ? Le Dictionnaire biographique du Canada nous l’apprend « (…) Promu lieutenant-colonel le 15 avril 1762, il fut envoyé la même année en Guyane française pour y commander l’artillerie. En septembre 1763, il fut nommé commandant en second de cette colonie et, deux ans plus tard, il en devenait le gouverneur. Il resta en Guyane jusqu’en 1783, accédant au rang de brigadier d’infanterie en 1769 et à celui de maréchal de camp en 1780. Il administra avec sagesse cette colonie qu’il trouva dans le plus grand désordre, s’efforçant, entre autres, d’accroître le peuplement en facilitant, en particulier, l’installation de Canadiens qui s’étaient réfugiés en France. En 1771, le roi lui avait accordé 2 000# de pension et louait son gouvernement, « ses bons services et son désintéressement (…)».

[7] Territoire réservé aux Kalinas et reconnu au début du XXe siècle par les Britanniques, contrairement à ce qui s’est passé en Guadeloupe.

[8] Dcd le 07.02.2013 aux Abymes. Ancien maire d’Anse-Bertrand, ancien président du Conseil Régional…