AUTONOMIE ou INDÉPENDANCE ?!

That’s the question …

Les colonies, dans l’Antiquité, servaient de déversoir, de réserves d’expansion à une cité-mère. Lorsque l’une d’entre-elles atteignait un stade de développement économique, militaire et politique susceptible de la menacer dans son existence même, elle déversait le flot perturbateur en dehors de ses limites, en formant une « colonie », tout en essayant de contrôler la situation. Elle gardait le rôle de métropole (cité-mère). Il est démontré historiquement, à travers le temps, que ces « colonies », acquéraient une dynamique propre qui les séparaient de leur cité-mère. C’est une évolution sociale qui a marqué les bords de la mer Méditerranée.

Soyons clairs ! L’opinion qui consiste à chercher les liens, prétendument indéfectibles, qui attachent une « cité-mère » à sa « colonie », est une vue de l’esprit, une chimère. Il n’empêche que nous pouvons chercher à donner du sens à la chose telle qu’elle se présente, sous une forme idéologique.

Tout acte créatif est produit de relations, à l’origine elles-mêmes de nouvelles rencontres, qui se transforment ou pas en liens. C’est dans l’ordre naturel. C’est la vie.

La « cité-mère » qui atteint ce degré de sa propre reproduction ne se préoccupe pas de savoir si son acte peut être à l’origine d’une adversité ou d’une perpétuation de sa genèse, elle s’adapte en produisant selon les nécessités.

Il en sera de même au XVIIe siècle en Occident, au niveau des Etats. Lorsque le ministre des finances et de la marine de Louis XIV, le sieur Colbert, élabore la stratégie de « l’exclusif colonial », il fait œuvre de responsabilité politique face à la concurrence des puissances déjà confirmées, telles l’Espagne et le Portugal, et celles montantes, telles l’Angleterre et les Provinces-Unies. Une « colonie » naît afin d’assurer le développement de sa « métropole », cela ne correspond pas aux conditions de l’époque antique. Elle ne doit commercer qu’avec sa « métropole », telle est l’une des marques de l’époque moderne.

La colonisation n’est pas un absolu qui transcende l’action humaine. Nous sommes face à une production sociale, quelle que soit l’époque considérée. C’est en cela que nous nous interrogeons sur notre présent et non en nous forçant à élaborer un simulacre de notre passé dans le seul but de faire correspondre la réalité immédiate imposée, à une représentation surfaite dans des pitreries qui nous sont exigées.

Une colonie contemporaine est destinée à s’auto-déterminer. Un point c’est tout !

Il s’agit d’un principe mis en évidence dans la construction des relations internationales des années après la première guerre mondiale (1918, Traité de Versailles).

Que devons-nous faire de ce principe ? Nous devons en user !

Dans quel sens ? Jusqu’à plus soif !

L’Autonomie dans les OM : une opportunité de renforcement de l’UE…

La question de l’autonomie a été historiquement posée en Guadeloupe sous la plume de A. René-Boisneuf au début du XXe siècle. Cette préoccupation reposait sur l’idée force de deux « patries » : la « petite » et la « grande ». Dans un second temps, c’est au début des années 1960 que le PCG promeut un tel mot d’ordre, sanctifié à son IIIe Congrès, à Capesterre-Belle-Eau en 1964. Le CPNJG, dont les militants sont très proches des cellules de jeunes du PCG, préconisent au même moment une « autonomie » dont l’expression ne s’accommode pas obligatoirement avec la formule « en union avec la France ». Bref, les massacres des 26 et 27 mai 1967 sonnent le glas du dit mot d’ordre, sauf au sein du PCG. Depuis quelques années nous assistons à un regain d’intérêt pour l’Autonomie, d’abord au niveau d’anciens partisans de l’Indépendance Nationale, plus récemment chez d’anciens membres du GRS, et enfin dans certains groupes sociaux indéterminés.

Ce qu’il ne faut pas ignorer :

  • C’est le 18 octobre 1953, dans le cadre des « Etats généraux des communes d’Europe»,

que fut adoptée la « Charte européenne des libertés communales » qui préfigurait la « Charte européenne de l’autonomie locale ». Cette dernière n’est toujours pas complètement ratifiée par la France qui traine les pieds.

  • Il s’agit donc d’une obligation politique et réglementaire de l’actuelle UE que tous les membres devront mettre en œuvre et dont l’esprit et la lettre peuvent se résumer dans l’extrait suivant : « L’autonomie locale est le droit et la capacité effective pour les collectivités de régler et de gérer, dans le cadre de la loi, sous leur propre responsabilité et au profit de leurs populations, une part importante des affaires publiques. »[1]
  • En France, contrairement à de nombreux Etats européens, il ne fut pas aisé de nourrir un tel débat. Si dès les débuts des années 1960, les gouvernements installent une représentation régionale de l’Etat, ce n’est qu’en mars 1982, que la première loi dite de décentralisation est votée. La régionalisation démarre en France avec G. Defferre. Entre 2003 et 2004, il y a un renforcement de cette régionalisation, poursuivie en 2013-2014, avec la déconcentration.

Mais, c’est en 2015, avec en particulier la loi NOTRE[2] que s’accélère le processus de mise en place d’une « nouvelle organisation du territoire français. »

Ce que nous venons d’illustrer c’est la volonté politique d’un ensemble bien déterminé que constituait en 1957, le Marché Commun, devenu aujourd’hui, l’UE.

La refonte « autonomiste » des relations de la Guadeloupe avec la France repose fondamentalement sur ces bases-là. Ses tenants feignent de l’ignorer. Sous des simulacres de débats touchant les articles 73, 74 et 77 de la Constitution française, ils nous font croire qu’ils ont choisi la formule la plus raisonnable pour notre Peuple. En réalité, il n’en est rien pour ce qui de nos intérêts fondamentaux.

Une frange de la petite bourgeoisie, liée à l’appareil d’Etat, à l’import-export, aux subventions de toutes sources, à l’assistance de provenances diverses, enfin à la corruption avérée et au trafic en tout genre, ne conçoit pas l’avenir sans la France. La République française, rien que la République et toute la République, tel est leur credo ! En fait de France, c’est à l’Europe qu’ils ont vendu leur âme ! Ils acceptent consciemment de jouer le cheval de Troie dans la Caraïbe et les Amériques, au profit de l’Europe. Intellectuellement, ils sont la lie de l’aliénation en milieu colonial.

Epargnez nous de fonder notre devenir sur une parade stratégique et organisationnelle de l’UE face à la recomposition géo-politique de la puissance dans le monde. Notre ambition est bien plus modeste et plus noble.

L’Indépendance Nationale : la genèse d’un mieux être ensemble

A contrario, la recherche d’un mieux être ensemble, en dépit des circonstances historiques, nous vaut de penser l’avenir de nos enfants avec un peu plus de bons sens.

En effet, nous sommes confrontés à un vrai dilemme. Le Peuple Kalina, dernier descendant des Amérindiens à occuper notre territoire, ayant accepté la présence des Français, ne se doutait pas qu’il allait se trouver face à un obstacle majeur sur la voie de sa propre perpétuation. Après un peu plus d’un siècle de connivence avec les Anglais, les Français et les Hollandais face aux Espagnols, le sentiment de la stabilité a pu séduire la communauté Kalina et ainsi la plonger dans une coupable léthargie devant des ambitions jusque là contenues de ces visiteurs félons, chapardeurs et brigands.

Depuis environ quatre siècles, l’Etat français tire parti de cette intrusion coloniale sur notre terre. Car en effet, leur installation à la Pointe nord de la Basse-Terre en mars 1635 relève de la manœuvre conquérante, c’est-à-dire accaparatrice, spoliatrice, dominatrice, essence même du colonialisme.

Nous savons parfaitement dans quelles conditions a été signé à Basse-Terre le prétendu accord de 1660. Nous savons parfaitement que les « Sauvages » de la Guadeloupe reçurent l’assurance de bénéficier de plus de 400 hectares de foncier dans l’extrémité nord de la Grande-Terre. Nous savons aussi parfaitement que le pouvoir colonial n’a pas de parole. Mépris et discrimination sont ses mamelles dès qu’il est question de faire face à l’autre, à l’inconnu.

Le choix du système servile en lieu et place du système contractuel et de l’engagement manœuvrier (36 mois) témoigne de l’empressement des capitalistes à parvenir le plus rapidement que possible à une rentabilité maximale.

Très vite, l’Etat s’est adapté à la pression exercée par ces nouveaux rapports sociaux sur les super-structures. Le Code Noir en 1685 consacre la conversion d’une domination capitaliste en domination raciste. Depuis, nous assistons à une noria de mesures d’adaptabilité en fonction de la conjoncture, des époques et surtout des besoins propres de la « métropole ». C’est cette dynamique qu’il s’agit de stopper, de rompre, car elle n’a rien de naturel, de déterminé, d’intangible.

Depuis le 4 juillet 1783, les Treize colonies britanniques ont montré la voie en créant les Etats-Unis d’Amérique, suivie en cela par les esclaves de Saint-Domingue qui eux créent la République d’Haïti, le 1er janvier 1804, puis par les colonies espagnoles qui conquièrent leur indépendance nationale. Comment peut-on douter de la justesse de cette voie ? Quelle tare colonisatrice nous étreint à ce point jusqu’à nous voiler le chemin qui nous mène à nous-mêmes ? Quels intérêts sentimentaux, émotionnels, voire bestiaux nous stressent à ce point déréglant notre métabolisme dès lors qu’il est question de notre responsabilité propre ?

Depuis les débuts de la période coloniale en Guadeloupe, notre Peuple a tenté à de nombreuses reprises de mettre fin à ce système de domination. Sans succès ! Ce n’est certainement pas une raison qui nous empêche aujourd’hui de relever le défi une fois de plus. Nous le devons à tous ceux qui se sont soulevés contre l’esclavage, à tous ceux qui sont morts au cours de la guerre de 1802, à tous ceux qui ont été exécutés sans jugement, déportés et humiliés. Nous le devons à tous ceux qui ont été délibérément assassinés dans des lisières à Saint-François et à la Mineur à Capesterre Belle-Eau en 1910. Nous le devons aux quatre tués du Moule en février 1952. Nous le devons à ceux qui ont été massacrés dans les rues de Pointe à Pitre les 26 et 27 mai 1967. Nous le devons à Jack BINOT descendu à la Cité Henri IV, à Pointe à Pitre, le 18 février 2009.

Malgré ces affres, la période coloniale porte en elle le souffle d’un dépassement salutaire. Celui-ci ne relève pas d’un quelconque déterminisme derrière lequel les militants anti-colonialistes n’ont qu’à se vautrer afin de surveiller le moment opportun pour jaillir sur la scène du pouvoir local. Le dépassement en question est de l’ordre de la création collective. Il nous demande de piétiner le mépris de soi, de développer la confiance en notre partenaire de combat, d’honorer tous les apports humains qui valorisent la justice, le bon droit et la mesure. Il nous réclame de condamner toutes les discriminations sans hésitation. Et, dès lors, nous emprunterons ensemble l’élévation de la conscience qui nous est promis grâce aux sacrifices consentis par nos aînés.

Nous le devons enfin au Peuple de France à qui notre courage transcendé permettra de percevoir collectivement, les horizons réinventés de la fraternité.

*

Babylas, Raymond GAMA                                                                    Pòlwi 13.06.2020

[1] Ouverte à la signature le 15 octobre 1985, entrée en vigueur le 5 septembre 1988, est toujours, en France, dans son processus de ratification définitive après l’adoption de la loi n° 2006-823, du 10 juillet 2006 autorisant l’approbation du traité.

[2] Loi qui porte le nom du député ayant rapporté.

Des Jeunes démolissent la statue de Victor Schoelcher à Fort de France et à Schoelcher en Martinique

Je viens de lire plusieurs contributions dont celle des historiens René Bélénus (Guadeloupén) et Gilbert Pago (Martiniquais), ainsi que la protestation du député Martiniquais, Serge Letchimy, sans oublier le questionnement insolite de Jean Crusol :  « Pourquoi ne détruit-on pas les statues en Guadeloupe ? », à propos du geste des jeunes, qui le 22 mai 2020, ont entrepris de démolir la statue de Schoelcher.

Sachez, M. Crusol qu’au mois d’avril 2015, les Guadeloupéens, réunis en masse, à la Pointe Allègre, dans la commune de Sainte-Rose, ont détruit une imposante statue érigée à la gloire des premiers Colons français installés sur nos terres.

Par ailleurs, je ne comprends pas que l’on puise systématiquement interroger cet acte des jeunes sur le seul angle de l’interprétation de l’histoire de nos Peuples. En effet, les auteurs, quels qu’ils soient, intellectuels ou politiciens, mettent l’accent sur l’interprétation de l’histoire que renfermerait cet acte de destruction. Voilà des enfants du pays qui disent avec leur geste qu’il n’acceptent pas la situation actuelle qu’ils relient à un enseignement, à une interprétation de leur histoire, à une manipulation politique bienveillante du passé, de la par des élus locaux, et divers auteurs leur répondent :  « Ecoutez ! Vous vous trompez. Il n’y a pas que les esclaves qui étaient contre l’esclavage. Certains philanthropes Français, dont Victor Schoelcher, ont consacré une bonne partie de leur vie à défendre la cause de la dignité des Africains réduits en esclavage dans les îles de la Caraïbe…etc. »

Soyons sérieux !

C’est, peut-être, par ce seul angle que les dits observateurs ont compris le geste initié, mais j’entends, je perçois autre chose. On ne peut leur opposer la grande leçon d’une farandole interprétative de la reconstitution du passé (on remontrait presque au Grec Hérodote !), d’autant que ces jeunes n’ont, à ma connaissance, jamais prétendu se poser en donneurs de leçons d’histoire. Ils nous ont mis devant un geste présent qui traduit un mal être immédiat forcément en relation avec ce qui les a précédé, en l’occurrence, l’action de Victor Schoelcher qui a été très actif tout au long du XIXe siècle, en Martinique et en Guadeloupe, mais pas seulement.

On peut toujours tenter de réduire leur geste au seul symbole qu’ils ont visé, par une destruction matérielle, mais je comprends, bien au-delà de la masse de pierre renversée, qu’il y a autre chose qui est communiqué. Et cela m’intéresse.

Je ne vais donc pas m’attacher, à cette occasion, à reconnaître que des philanthropes Européens (d’abord des Britanniques, des Danois et autres Français…) se sont penchés sur les conditions de vie des esclaves au XVIIIe, mais surtout au XIXe siècle, dès lors que l’évolution de leur société ait rendu inacceptable, aux yeux des plus éclairés d’entre eux, cette animalisation de l’homme africain à peau noire. Non ! Ce fait ne présente aujourd’hui, qu’un intérêt relatif dans la mesure ou, cent cinquante à deux cents ans plus tard, au sommet de ces mêmes sociétés (en terme de pouvoir et de valeurs), les discriminations anti-noires sont actives, opérantes et génèrent, bien souvent comme aux Etats-Unis, des assassinats, des crimes restés impunis.

Aucune défense de l’engagement de Victor Schoelcher, aussi pertinente serait-elle, ne saura rendre justice à la souffrance réelle exprimée par ces jeunes Martiniquais.

Aussi, commençons par consacrer à leur douleur ainsi extériorisée l’attention nécessaire. Par exemple, en entamant un débat, au sein de l’assemblée de la Collectivité martiniquaise, sur la portée réelle de l’abolition de 1848. Donnez leur la parole. Entamez le débat sur les conditions de vie actuelle de la jeunesse martiniquaise…bref, répondez à leur geste sur le terrain de sa pleine signification présente. Entendez les ! Ne leur opposez pas la seule valeur de l’histoire en réponse à leur souffrance exprimée ! Ils ont droit à beaucoup plus d’égard…

« KOLONI OU YÉ… !!! KOLONI OU KÉ RÉTÉ…!!! » « TU ES MON ÊTRE À MOI…!!! TU LE RESTERAS… !!! »

A l’occasion du confinement qui nous est imposé et qui nous apparait tout à fait normal dans le cadre de la pandémie Covid-19, nous vous soumettons quelques réflexions d’un ancien colonel de l’armée de terre française qui servit son pays au début du XIXe siècle dans la colonie de Guadeloupe. Il eut le malheur d’être l’ officier supérieur commandant de la Guadeloupe, qui eut à répondre devant un tribunal militaire de sa responsabilité face aux troupes anglaises qui occupèrent la Guadeloupe en 1815, avec l’aide d’habitants de la colonie.[1] Il s’agit de Eugène, Edouard BOYER-PEYRELEAU, (dit communément Boyer De Peyreleau) qui quelques années après, se mit à la plume et rédigea en trois tomes un ouvrage intitulé : Antilles françaises, particulièrement La Guadeloupe, depuis leur découverte jusqu’à 1925.[2]

            Ce qui m’a inspiré c’est avant tout la geste et les attitudes de l’actuel préfet GUSTIN[3] dans la gestion quotidienne des affaires de la colonie, et les réponses de la classe politique locale. Il me semble que le représentant de l’Etat sait de quoi il en ressort. Les représentants politiques, les « zéli loko », se complaisent dans un rêve éveillé. Malheur à ceux qui feignent de ne pas comprendre la réalité qui leur est imposée !

            Ce passage du tome 3 de l’ouvrage précité nous fournit une matière vieille de deux siècles, mais particulièrement éclairante au regard de la situation actuelle dans les Caraïbes.

Que dit-il donc en 1826 ?

(…) le gouvernement fut réparti entre un capitaine-général, un préfet colonial et un grand juge ou commissaire de justice.[4]

(…) Entourées de mers, situées à de grandes distances de la métropole, d’un accès facile à tout ennemi extérieur, les Antilles françaises doivent être mises en état de se suffire longtemps à elles-mêmes.

Les foyers de troubles allumés dans leur voisinage, l’esclavage permanent, base de leur agriculture et de leur prospérité, les tiennent dans un éveil continuel. Une population de diverses couleurs, qu’accroissent chaque jour des individus accourus ou amenés sans choix, de toutes les parties de la France; une multitude de marins de toutes les nations que le commerce y attire et dont le ciel de l’équateur fait fermenter les passions, influent à toute heure sur leur tranquillité et les mettent dans un état de crise perpétuelle difficile à exprimer, et dont le capitaine général Villaret de Joyeuse, essaya de donner une idée, en disant : « que même en temps de paix, son île était dans un état de siège moral ». Il faut donc aux colonies une puissance forte, réprimante, rapide comme le mal qui les menace, et dont elle doit prévenir ou arrêter l’invasion ; par conséquent cette autorité doit-être une et dégagée de toute entrave. La concurrence des pouvoirs y est contre la nature des choses a très-bien dit, M. Durand-Molard.[5]

L’arrêté organique des consuls disait, à la vérité, qu’en cas d’urgence, le capitaine-général pourrait, comme dans les places de guerre, surseoir à l’exécution des lois par une déclaration d’état de siège, ce qui annonçait que l’unité d’action et de mouvement était considérée comme le seul moyen de salut.

Mais, puisque les colonies sont toujours à-peu-près dans cet état d’urgence, pourquoi ne pas y rendre l’unité d’action permanente ? C’est le seul moyen d’éviter les discussions, les rivalités, les prétentions exagérées, les tracasseries et les conflits de pouvoir dont les colonies, plus encore que les agents de la métropole, ont eu de tout temps à se plaindre. (…)[6]

L’auteur de ces lignes est un officier qui revient sur les événements survenus en Guadeloupe en octobre 1801. Nous convenons que les circonstances de la production de son récit ne sont pas tout à fait sereines. Soit !

Toutefois, la veine profonde de son discours est proprement colonial et assimilationniste. D’ailleurs, c’est dans l’air du temps, car les trois assemblées législatives de l’époque considéraient que les colonies faisaient partie intégrante de la France.

Nous sommes appelés à comprendre les comportements actuels des personnages de l’appareil d’Etat, comme la continuation d’un état d’être, d’une philosophie politique née à l’époque moderne et consubstantielle à la naissance des premières possessions coloniales dans la Caraïbe. M. GUSTIN est un représentant typique de l’Etat colonial. Les politiciens de Guadeloupe eux, rêvent d’égalité et de fraternité, tout en acceptant dans la réalité d’être méprisés et infantilisés. Ils sont conscients d’être des dominés et cultivent la répulsion des faibles, à savoir : « Héla ! Héla ! Ou ka toufé mwen ! »[7] ! Un cri, certes, mais calfeutré, digéré afin de ne pas déplaire à l’assassin. Quelle misère !

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[1] Il fut condamné à mort le 11 mars 1816, par un tribunal militaire, mais le Roi commua la peine en emprisonnement à perpétuité. La parution dans l’Almanach de Guadeloupe de 1822, d’une note portant sur 1815 et qui vilipendait le gouverneur Linois et lui-même, adjudant-commandant, le convainc de poursuivre son histoire de la Guadeloupe après 1794, d’où le tome 3.  

[2] EE. Boyer-Peyreleau, Antilles françaises, particulièrement La Guadeloupe, depuis leur découverte jusqu’à 1925, 2e édition, 3  tomes, Paris,1826.

[3] Actuel préfet de Région Guadeloupe. Auteur de bon nombre de décisions contestées : réquisition pour la fourniture d’eau ;, « les chiens aboient, la caravane passe !, c’est de lui ; état d’urgence… etc.

[4] Un arrêté du 29 germinal an IX(19 avril 1801) , nomma : capitaine-général, le contre-amiral Lacrosse; préfet colonial, le conseiller-d’état Lescalier ; et commissaire de justice, un ancien magistrat, M. Coster.

[5] Auteur d’une brochure intitulée : «  Essai sur les Colonies »…, in EE.BP.

[6] Op. cit., EE. Boyer-Peyreleau, tome 3, pages 71-73. Ce passage est tiré du Livre Neuvième du tome 3 et qui s’intéresse aux « Événements qui se succèdent à la Guadeloupe pendant l’année 1801 ».

[7] Trad. française : « Ho ! Ho ! Tu m’étrangle, dis ! », un peu à la manière de Ti Fabrice (voir album du comique du Raizet-PàP).