« OUTRE-MER !  » : De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ (4)

3 –Avec la seconde abolition de 1848 : entame d’un périple inachevé…

a) Libérer la force de travail de l’esclave… mais, il s’agit d’un « nouveau citoyen »!

En effet, le décret du 27 avril 1848 proclame une nouvelle abolition de l’esclavage, sous la condition d’une indemnisation des maîtres (art. 5). Du coup les « nouveaux libres » acquièrent la « citoyenneté » par procuration. La république les achète à leur maître. Ils ont chacun un prix[1]… Cette « citoyenneté » acquise par indemnisation des pwofitans inaugure un processus paradoxal. L’indemnisation est un marqueur d’inégalité de valeur marchande. Pour un même individu dit « nouveau libre », il aura coûté x francs alors qu’il a accès, dès 1848, à la candidature en tant que député de la Nation française.[2] Toutefois, la question qui se pose dès l’entame de ce périple est la suivante : quelle est la finalité de ce geste ?

Tout d’abord, il s’agit de réaffirmer la pensée selon laquelle la loi, telle que nous l’avons montrée à propos de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est la résultante d’un rapport de force. Une classe sociale, voire un groupe social, parvient au pouvoir en imposant sa vision des choses, parfois même il n’a pas besoin de détenir toutes les rênes du pouvoir pour faire valoir sa façon de voir l’ordonnancement de la vie sociale. Il n’y a donc pas de droits, à priori, naturels, mais des situations de rapport de force sur un plan politique, économique et social qui se traduisent par des affirmations de principe juridiquement et subtilement élaborées : ce sont des lois.

A la suite de la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, les territoires directement affectés par cette décision basculeraient, selon certains experts, dans une situation post-esclavagiste. Qu’est-ce à dire ? Dans tous les cas, sur le plan diplomatique, politique, la métropole garde la main et dicte les lois qui seront appliquées localement. Sur le plan culturel, social une minorité ethnique domine et la majorité, souvent composée de descendants d’esclaves et d’engagés Africains et Indiens. Sur le plan économique, rien ne change. De là, l’évolution de leur situation propre sera fortement conditionnée par cette marque post-esclavagiste. C’est peu dire.

b) Pour une sociologie post-esclavagiste

Dans les colonies, la nouvelle de l’abolition de l’esclavage parvint assez rapidement, en tous les cas, bien avant l’arrivée du décret. En Martinique le 23 mai, l’abolition est proclamée suite aux soulèvements du 22. Le 27 mai, alors que la situation est plus calme, le gouverneur de la Guadeloupe proclame l’abolition générale. Fin mai, l’île de La Réunion est enfin mise au courant, mais le gouverneur attend le 20 décembre pour appliquer les décrets. Ce n’est que le 10 juin que le gouverneur de la Guyane prend la même décision (avec effets au 10 août)[3]. L’historienne Myriam Cottias en analysant cette période remarque que, « l’affirmation du lien social, désigné en 1848, dans les colonies antillaises, par les concepts de « fusion sociale », de « réconciliation », d’« oubli du passé » et de « régénération sociale » devait résoudre tous les antagonismes qui divisaient la société. »[4] Des voix multiples vont s’élever de toutes les couches sociales afin de faire savoir l’opinion exprimée.

* Un homme de couleur libre

Le 27 février 1848, Auguste-François Perrinon, chef de bataillon d’artillerie de marine appelé comme commissaire général gouverneur de la Martinique par le gouvernement provisoire, s’adresse aux habitants des colonies en ces termes : « Bientôt il n’y aura plus aux colonies ni maîtres ni esclaves. Ce sont des citoyens nouveaux que la République va donner à la France […] Aux noirs nous recommandons la confiance dans les blancs, à ceux-ci la confiance dans les noirs, à toutes les classes la confiance dans le gouvernement. Aux uns, nous recommandons comme un devoir de bon citoyen le plus entier oubli du passé, aux autres, la préparation la plus sincère, la plus loyale à l’ère nouvelle dans laquelle nous allons entrer […] Patience, espérance, union, ordre et travail, c’est ce que je vous recommande à tous […] Que cette grande devise de la civilisation, ordre, liberté, fraternité, soit celle de tout le monde, noirs, jaunes et blancs.»[5]

* Un Béké

Chose encore plus significative de l’état d’esprit colonialiste c’est la référence à l’histoire chez Husson, béké, directeur de l’intérieur de la Martinique, qui s’adressant à la foule des hommes de couleur, à Saint-Pierre, s’exclame : « Vous savez qu’il y avait déjà une république anciennement, elle avait essayé d’abolir l’esclavage : vous savez qu’il n’y avait plus d’esclaves à la Guadeloupe ni à Cayenne ; mais faute de savoir se conduire, ils ont fini par redevenir esclaves. Vous ne voulez pas faire comme cela ? (Non ! non ! répond la foule) Eh bien ! alors il faut m’écouter, il faut vous taire, car si vous n’avez pas la patience de vous taire en ce moment, comment voulez-vous que je crois que vous aurez la patience d’attendre la liberté.»[6]

* Le ministre de la Marine et des Colonies

Une circulaire ministérielle datée du 7 mai 1848, portant instructions pour l’exécution du décret du 27 avril 1848, signée François Arago,[7] ministre de la Marine et des Colonies stipule : « A partir du jour de la libération générale, les esclaves deviendront des citoyens français. Les décrets organiques dont celui de l’abolition est accompagné ne pouvaient donc faire et ne font effectivement aucune distinction entre les classes, aucune exception au principe de la liberté et de l’égalité sociale […] » Vous devez également engager les marrons à descendre de leurs mornes. Ils deviendraient coupables s’ils persistaient à occuper des terres qui ne leur appartiennent pas et à s’isoler d’une société qui ne voit plus dans tous ses membres que des frères égaux […]. Salut et fraternité. »

* Opinion prêtée à une « séditieuse » Guadeloupéenne

Et, le discours officiel attribue volontiers, en Guadeloupe, à Marie-Léonard Sénécal, accusée d’incitation à la guerre civile et de complicité d’incendie (actes séditieux, dit-on !), des propos très tendancieux : « Vous connaissez Saint-Domingue, aurait-il dit aux nouveaux affranchis. Eh bien, il faut que la Guadeloupe soit comme Saint-Domingue ; tant qu’il n’en sera pas ainsi, ce seront les blancs qui seront les chefs, qui auront les places, et qui gouverneront. Cela ne peut pas durer, il faut que la couleur prenne le dessus. Mais je vous le dis : cela ne tardera pas ; la Guadeloupe viendra comme Saint-Domingue.»[8]Chez les gouvernants, la radicalité semble convenir à cette île rebelle, dont les militaires avaient osé prendre les armes contre la France, contre la République esclavagiste en 1801-1802.

* Deux approches totalement différentes

Dès l’élaboration de la loi d’abolition, dès le traitement des premières poursuites judiciaires concernant le comportement des « nouveaux citoyens » face à l’ordre public, une nouvelle grille de valeurs est imposée officiellement. Il s’agit de comprendre comme le veut, la voix officielle, la loi et son application. Toutefois, deux termes marquent les audiences des institutions judiciaires nouvellement créées, « devant les jurys cantonaux : la terre et le salaire.»

« La case et le jardin attribués aux esclaves par le maître sont revendiqués, après l’abolition, comme propriété inaliénable. De nombreuses rumeurs circulent aussitôt, formant un cadre d’expression du politique pour les nouveaux affranchis. Dans leurs premières demandes, il apparaît que l’émancipation fut reçue comme la reconnaissance d’un droit à la propriété des terres et des cases : les nouveaux affranchis les revendiquent au nom de la justice, de la légitimité et de leur propre passé d’esclave sur l’habitation. Cette exigence était justifiée tant par la sueur versée sur la terre qu’ils avaient travaillée que par le fait que ce lieu territorialisait leur identité.»[9]

Le discours officiel est pour le moins très optimiste, mais dans la réalité, l‘historienne M. Cottias perçoit une situation bien plus complexe : « Dans cet entre-deux politique, on assiste à une extériorisation collective des émotions qui s’arc-boutent sur une servilité appartenant légalement au passé mais encore vécue quotidiennement, sur des oppositions ancestrales empreintes de violence, de domination arbitraire et de mépris. Alors que les affiches et les journaux rapportaient l’histoire de la révolution et « du peuple victorieux » de Paris, ceux des colonies publiaient encore la vente par adjudication d’esclaves attachés à des habitations et la liste d’esclaves marrons détenus à la geôle. Les populations coloniales étaient requises de ne plus combattre ou défendre la liberté mais, au contraire, de la préparer et de l’organiser tandis que les derniers esclaves étaient affranchis par ordonnances.»[10]

Les premières années furent extrêmement complexes et décisives. En effet, « C’est ainsi qu’entre 1848 et 1852 le premier paradigme de la liberté ne trouvait pas d’issue : face aux droits positifs, le droit d’usage et l’invocation de la justice par les travailleurs n’étaient pas reconnus, infléchissant leur conception de la citoyenneté.»[11]

Car, (…)les différends du passé exprimés dans le cadre des habitations, des lieux de vie, de production et de confrontation entre « esclaves » et « maîtres », transformés par l’émancipation en « travailleurs » et « propriétaires ». Le droit et son exercice dans la justice devaient maîtriser les violences de la mémoire et effacer les règles de la domination injuste « en construisant un univers soumis à une contrainte de justification, c’est-à-dire un univers dans lequel la rationalité des conduites peut être mise à l’épreuve par la critique[12]

En à peine, quatre à cinq années, de nouvelles bases de domination sont posées dans la relation « colonisateurs–colonisés ». Elles servent de fondation à un nouveau projet : civiliser les Peuples arriérés ! Et, si la situation des « engagés » Africains, Indiens, mais également des Annamites, Chinois, Japonais…, entre autres, avait changé entre 1850 et 1895, par rapport à ce qu’était celle des anciens esclaves, nous pouvons affirmer que les immigrés de toutes les origines étaient victimes d’une nouvelle offensive socio-rationaliste par lequel les préjugés « raciaux » étaient réactivés à travers des thèses prétendument scientifiques qui dominèrent l’Europe de la seconde moitié du XIXe siècle[13]. Dans les colonies françaises, la seconde abolition de l’esclavage ne tempérait en rien les présupposés ethniques introduits dans la construction initiale des sociétés coloniales. La « mission civilisatrice de la France » est au cœur du projet de la IIIe république (1871).

c) La réglementation du travail au lendemain de 1848

Au lendemain de l’affichage du décret d’avril 1848 à des dates différentes, dans les « quatre vieilles colonies «  de Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion, la hantise des commissaires de la République c’est l’organisation du travail. Aussi, dans chacun de ces territoires, la mise en place d’une organisation drastique du déplacement et de l’occupation journalière des « nouveaux libres » devient la principale source des mesures à mettre en œuvre afin de garantir à chaque colonie la « sécurité et la prospérité ».

En Réunion d’abord, l’arrivée de Joseph, Napoléon, Sébastien Sarda-Garriga, le 13 octobre 1848, sur le navire l’Oise, ne rassure pas les colons de la place, qui dès le mois de juillet s’étaient réunis afin de faire barrage à la mesure d’émancipation décidée par la IIe république. Toutefois, le commissaire fraichement débarqué se montre très ferme et après avoir enregistré le décret auprès de la cour d’appel le 19 octobre, publie le 24 du même mois l’arrêté organisant le travail des « nouveaux libres ». Il est fait obligation à tous les « nouveaux citoyens » de contracter un engagement personnel avec un employeur, et d’être porteur d’un livret matérialisant le dit engagement. Les contraintes sur la personne sont quasi identiques à celles de la période précédente hormis celles concernant le statut de la personne elle-même.

Mais, c’est le décret du 13 février 1852, pris par Napoléon III, qui satisfait les colons demandeurs d’une contrainte sur la force de travail. En particulier, une distinction est introduite entre les travailleurs : ceux qui auront un engagement de plus d’une année et ceux qui ne disposeront que d’un an de contrat, travailleurs à la journée ou à la tâche et les « vagabonds ».

En Martinique, l’arrêté Husson du 10 septembre 1855 est la mise en application du dit décret. Il s’agit de contraindre les corps.  A l’article 70, il est dit : « Les amendes, ainsi que les condamnations aux frais et dépens prononcées par les tribunaux de police, seront converties de droit en travail à la journée ou à la tâche, à défaut de payement dans la quinzaine des premières poursuites ».

En Guadeloupe, le 2 décembre 1857, M. Touchard, gouverneur, et M. Husson, directeur de l’intérieur, prennent un arrêté réputé plus draconien que ne l’était celui de Guesdon en Martinique.

La citoyenneté est accompagnée par la servilité.

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Notes

[1] Cécile ERNATUS, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? » ; Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, Numéro 152, janvier–avril 2009.

a) Leur nombre : 74.447 en Martinique, 87.087en Guadeloupe, 12.525 en Guyane, 60.651 en Réunion, 10.350 Sénégal, 3.500 à Sainte- Marie et Nossibé.

b) Quantum définitifs en francs selon les colonies :

Colonies                     Numéraire compris                         Numéraire non compris

Guadeloupe                         470,29                                              447,28

Guyane                               619,32                                               589,32

Martinique                         430,40                                               409,98

[2] C’est le cas de Louisy Mathieu, d’origine africaine, en Guadeloupe. Il est élu aux côtés de Victor Schoelcher et le blanc-créole Charles Dain.

[3] Wikipédia.

[4] Myriam Cottias, « L’oubli du passé contre la citoyenneté », Revus des Annales, 59e année, 2004/3.

[5] Journal officiel de la Martinique du 26 mars 1848, in Myriam COTTIAS, CAIRN Info, Genèses, n°66, 1/2007 ; « Ces « hommes dangereux » de 1848 », L’amnistie à l’épreuve de l’abolition de l’esclavage.»

[6] Idem

[7] Idem, Ministre de la Marine et des Colonies.

[8] Ibidem, Cour d’Assises de la Guadeloupe, actes d’accusation, séance août 1851.

[9] M. Cottias, « Droit, justice et dépendance dans les Antilles françaises (1848)1852) », Revue des Annales, 59e année, 2004/3.

[10] Myriam COTTIAS, « Ces « hommes dangereux » de 1848 », L’amnistie à l’épreuve de l’abolition de l’esclavage. CAIRN Info, Genèses, n°66, 1/2007 

[11] Idem

[12]M. Cottias, « Droit, justice et dépendance dans les Antilles françaises (1848)1852) », Revue des Annales, 59e année, 2004/3.

[13] Thèses racistes de Gobineau et…. etc.

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