Dualité et indivision…

Dualité sociale et indivision… expressions d’une création coloniale conflictuelle…

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La dualité que nous venons d’illustrer gangrène les rapports à la terre en Guadeloupe. En effet, ce ne sont pas uniquement sur les rapports entre les petits fils d’esclaves et les héritiers des maîtres esclavagistes que se fixe la dualité auparavant expliquée. On la retrouve également dans les nombreuses indivisions qui lient les progénitures des petits fils d’esclaves. C’est là une source de difficultés très préoccupantes.

Au lendemain de la deuxième abolition de l’esclavage (1848) de « nouveaux libres » accèdent à la propriété de parcelles de terre, le plus souvent sur l’habitation où ils avaient été esclaves. Les surfaces sont minimes : en moyenne 2-4 hectares. Sur l’habitation Montalègre à Port-Louis, les prix sont de l’ordre de 750 F par hectare. Les parcelles forment un quadrillage difficilement accessible pour celles qui sont à l’intérieur du parcellaire. Les chemins sont aléatoires et coupent des parcelles en leur milieu, d’autres les divisent sans aucune perspective rationnelle. C’est au gré des circonstances héritées de la période esclavagiste. Depuis 1850 et après, ces conditions se sont décuplées et constituent aujourd’hui un véritable défi.

Comment répartir la terre héritée d’une arrière grand-mère ou d’un arrière grand-père, anciennement esclave ?

Comment régler les difficultés nées entre les héritiers  et leur permettre de dépasser les conflits qui les opposent ?

Nous sommes aujourd’hui témoins au LKP, dans de nombreux dossiers qui nous sont soumis pour avis, de l’ampleur des fractures qui existent au sein de multiples familles de petits-fils d’esclaves. Les conflits naissent souvent lorsque quelqu’un de la famille s’est montré un peu plus entreprenant que d’autres : par exemple, untel s’installe puis c’est au tour de sa fille mariée en communauté à une personne de la commune d’à côté ; il installe ensuite ses fils ; l’un de ses fils installe sa fille mariée à un « métropolitain » comme on dit, etc. A Vieux-Bourg, commune de Morne à l’Eau, il y a une quinzaine d’années, un conflit violent est né du geste d’un « métro » marié à une jeune fille du coin ; il voulut imposer par la force, avec l’appui de ses amis CRS, l’occupation de la totalité d’un terrain familial indivis sur laquelle, bien sûr, son épouse ne pouvait prétendre qu’à une infime parcelle.

Telle autre famille, à Petit-Bourg, est déchirée par le partage non accompli d’un terrain sur lequel tel d’entre les fils héritiers s’est installé après achat à ses parents. Cet achat n’est pas reconnu par les autres héritiers, d’autant plus que la parcelle concernée est celle sur laquelle se trouvait la maison familiale.

Dans telle autre situation, on retrouve une famille de 15 enfants, dans la commune du Moule, qui considèrent que la parcelle de colonat exploitée pendant plus de quarante ans par leur père, leur appartient. Ils soutiennent que le paiement du bail à colonat aux usiniers constitue une preuve de leur légitimité. Le procès intenté contre eux par la Chambre d‘Agriculture gestionnaire du GFA propriétaire de leur parcelle, a conclu à leur expulsion  ; on leur demande de partir ni plus, ni moins.

Moi-même, je gère un conflit à Vieux-Bourg qui oppose ma famille à une grande société agro-industrielle. Mon aïeul paternel, ancien esclave sur l’habitation Mon Repos, achète entre 1870 et 1883, plusieurs parcelles de terre, dont un bloc d’environ 5 hectares 50 en deux opérations. Au total, il possède au début des années 1900, à peu près 8 hectares 50, ayant complété son achat initial par d’autres moins importants. Le tribunal de grande instance de Pointe à Pitre a décidé le 21 décembre 1967 que l’ensemble de la parcelle BX 40 (a, b, c, d, e, f) appartenait à la SIAPAP (société industrielle et agricole…). Depuis mes parents sont déboutés de toutes leurs demandes. Pourtant, le »karé sòl« de la maison familiale de mon aïeul est encore présent sur la parcelle que l’on nous conteste. L’abolition de l’esclavage ne tarit pas la source discriminatoire : de liberté, d’égalité et de fraternité ! Il n’y en a point ! La RÉPUBLIQUE est coloniale !

En fait, à la dualité renseignée s’ajoute la partialité des tribunaux délibérément colonialiste. Ce qui fait dire aux avocats chargés de la défense des victimes dans ces affaires qu’il n’y a pas de solution juridique possible. Dans le prétoire donc, il n’y a pas d’espoir ! Nous nous acheminons vers une remise en cause de la confiance qui devrait lier les parties demanderesses, victimes ou pas, à leur défenseur.

Il reste le terrain, là où les gens se retrouvent tous les jours face à leurs difficultés quotidiennes, seuls et sommés d’inventer des solutions.

Les agriculteurs sont les premiers à se retrouver confrontés à de tels défis. Mais, les conflits de voisinage dans les bourgs, les hameaux sont de plus en plus nombreux.

La dualité telle qu’elle s’exprime aujourd’hui oppose deux conceptions que sous-tendent les parties suivantes :

  • Une conception coloniale avec les lobbies fonciers qui rassemblent des « blancs créoles et békés », des employés des services des hypothèques, des notaires et des fonctionnaires des services ministériels déconcentrés et parisiens ;
  • Une conception émancipatrice de l’homme, avec les derniers colons partiaires, de nombreux membres de GFA endettés jusqu’au cou, les jeunes demandeurs de terre à cultiver et de plus en plus de consommateurs demandant les produits locaux…

Les premiers entendent, depuis 2009, reprendre l’initiative en matière foncière et affirmer leur primat : ils sont les « premiers » acteurs de la Guadeloupe moderne. La terre leur est acquise !

Face à eux une nouvelle mentalité voit le jour : la société guadeloupéenne est de source « Kalina-Afro-descent » ! Les premiers hommes qui ont fécondé la terre des îles de Guadeloupe étaient Amérindiens ! La majorité de ceux qui, depuis environ un peu plus de trois siècles les nourrissent de leur sueur et de leur sang, sont d’origine africaine… Pour les Kalinas la terre n’est à personne !

Les multiples conflits repérés (indivisions et autres) ne sauraient être solutionnés sans que le cœur du problème ne soit affecté, sans rupture avec le colonialisme. Les valeurs discriminatoires (ethniques, économiques, sociales, idéologiques et politiques…) seront détruites par les travailleurs Guadeloupéens en lutte : c’est du temps qu’il faut, c’est tout !

 

 

 

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