A l’origine d’un problème social…

Jusqu’en 1635, il n’y avait pas de problème foncier dans les îles de Kaloukaéra. Les Arawaks ou Taïnos, les Kalinas « n’avaient aucune idée de la propriété privée, ils pensaient que la terre n’était à personne.»[1]  Nous ne parlons pas de l’usage de la terre, mais de sa privatisation, de son appropriation individuelle, en somme de la personnalisation de son usage. Même lorsque d’aucun entretenait un Bik avec Ajoupa ce n’était qu’une histoire temporaire, sans risque de voir se développer une dispute interminable pour l’usage d’une parcelle de terre. Ce ne fut qu’à l’arrivée des Européens et singulièrement d’une colonie de Français le 28 juin 1635 que cette pratique sociale se transforma en problème. Même lorsque la coutume consacre dans le langage courant l’expression « terres des Caraïbes»,[2] ni les autorités gouvernementales, ni les autorités dites locales actuelles, voire une bonne partie de l’opinion commune ne se soucient pas des implications d’une telle intrusion. Le pouvoir continue de gérer le quotidien des gens d’ici comme si il ne s’était rien passé. Le présent représente le réel qui s’impose à tous sans remise en cause possible. Notre parcours historique devient ainsi naturel ! Circulez ! Il n’y a rien à redire ! Le fatalisme s’impose comme le seul breuvage possible !

Osez ! Ne buvez pas !

Le texte que nous allons vous proposer date de 1883 et a été publié en Guadeloupe. Lisons attentivement le contenu qui va suivre et réfléchissons :

« Monsieur le Directeur (de l’Intérieur), depuis le XVIIIème siècle, lorsque les Caraïbes disparurent, lorsqu’étant venus fonder des colonies aux Iles du Vent, les Français, les Anglais et les Hollandais, il y avait pourtant un parti des Caraïbes qui s’étaient mis d’accord avec les gouvernement français, qui ont suivis et obéis aux lois de cette puissance, qui ont toujours conservé leurs indépendances, bien qu’ils étaient illettrés et siégeant à l’Anse-Bertrand, hameau ou habitation qui porte leurs noms, Caraïbes, dont nous sommes bien descendant, et bien Français de toute nature. Nous travaillons pécuniairement pour élever nos enfants sur ces mêmes terres qui nous appartiennent, il nous semble, il y a bien des années, et que personne ne nous avait cherché aucune chicane. Nous sommes à plusieurs, bien différentes familles, mais nous possédons toujours le titre de Caraïbes, nous travaillons en paix et tranquillité… Nous avons le droit sur 200 hectares de terres…»[3]

Il est signé par quelques Guadeloupéens d’origine Kalina :

« Segcor Gontrant et famille, Veuve Mérault Deschamps, Segcor Chrisostome et fille, Alexis Sainte-Aimé, Dunoyé Auguste, Madame Joseph, François Adrien, Dame Dunoyer Saint-Jean, P. Monlouis Deschamps, Y. Joseph Deschamps, Segcor Justine, Desnoyer Claris, Emmanuel Deschamps dite Clairville.»[4]

Ce texte nous indique que la question sociale soulevée par l’installation des Français en Guadeloupe ne s’est pas réglée de façon équitable. Bien au contraire. Plutôt que de mettre en cause les actes de leurs ascendants, les héritiers de cette incursion criminelle, dépouillent les démunis, légitimant leur domination acquise par la loi positive. Dans le cas exposé par ce document il faut entendre la combinaison de deux effets : l’un touche à l‘application de la coutume de Paris imposé dès les années 1640 dans les îles de Guadeloupe ; l’autre, nous renvoie aux diverses concessions accordées par la monarchie française à des Colons nouveaux Habitants s’installant à la tête d’habitations dont les maîtres ne tiendront aucun compte du respect des Kalinas à leurs yeux vaincus. En fait, à l’origine de la colonisation française, il y a le crime perpétré le 26 janvier 1636 à Vieux-Fort, comme actuelle du sud de la Basse-Terre, dont la victime était YANS, un Kalina très âgé, mémoire de la communauté dans la région. Il y a le vol de la terre des Kalinas , mais surtout et avant tout les destructions sociales. Apa Moun !!![5]

Pour pouvoir asseoir sa domination et la rendre pérenne, le colonisateur met en place une politique d’aliénation et de décomposition systématique des liens sociaux chez les Kalinas d’abord, ensuite chez les Africains déportés, aux fins de servir d’esclaves, dans les Amériques et les îles de la Caraïbe. Un administrateur (1767) de la colonie française de Guyane qui connu de près les Kalinas explique à son ministre ce qu’il faut faire : « Ce qui flatte le plus particulièrement les Indiens est la boisson, que l’on épargne trop ici, à laquelle cependant il ne serait pas mal de les accoutumer, ainsi qu’à l’usage de toutes les choses d’une grande consommation qui multiplient leurs besoins et les mettent dans le cas de ne pouvoir se passer de nous »[6]. Voilà l’astuce ! Animaliser autant que faire se peut domestiquer le bar-bar, le sauvage, le païen… l’autre,

La revendication foncière des Kalinas de Guadeloupe n’est pas une illusion. Il s’agit d’une protestation contre les avancées des sociétés industrielles qui se développaient, l’une sur le versant ouest du nord Grande-Terre, autour de l’usine de Beauport, avec à sa tête Ernest Souques, et l’autre autour de l’usine de Bellevue en grande difficulté à cause de la première crise sucrière internationale autour de 1882-84.

Peu d’auteurs ont jugé utile de mentionner le document qui expose les revendications Kalina concernant les terres à Anse-Bertrand, en Guadeloupe. Pour cause car, aucune investigation ne vise ni la réhabilitation des Kalinas, ni la remise en état de la situation foncière en Guadeloupe. Peut-on le reprocher à l’activité historienne ? Pas vraiment. Ce n’est qu’à l’occasion du cinq-centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb (1993) dans notre pays que nous avons organisé une rencontre sur le site de la Grande Vigie, en présence d’une délégation conduite par le sieur Irvin Auguste, chef de la communauté Kalina de Salibya en Dominique[7], et sous l’autorité du maire de l’Anse-Bertrand, José Moustache[8]. Ce dernier se montra très sensible à notre requête de retrouver les terres de nos ancêtres. Il nous avait promis de nous recevoir au niveau du Conseil Régional à cet effet.

Certains s’abreuvant du fatalisme ambiant concluraient facilement à un irréalisme, une élucubration douteuse. Toutefois, le combat des cultivateurs de Daubin nous ouvre de sérieuses perspectives. La contestation de la propriété « présumée » de la CIACL de Ste Rose est une source inespérée pour la résurgence d’une demande qui ne devrait être jamais abandonnée.

Ce sont les connaissances et les progrès réalisés par la société humaine, à l’échelle mondiale, sur divers plans (anthropologique, juridique, historique…) pour tout dire scientifiques qui nourrissent notre prétention de concevoir un nouvel avenir. Ce peut être du rêve ! Tant mieux pour nos enfants.

____________________________________________

[1] J. BALLET, ADGua. Manuscrit – p. 357.

[2] ADGua-6MI 614 – Notaire Alexis LEMOINE-MAUDET – n° 15 du 03/02/1851.

[3] Cet extrait est en note aux pages 10 et 11 du livre du Dr CORRE, Nos Créoles.

[4] Idem… De nombreuses familles qui n’ont pas signé cet appel ne sont pas moins d’origine Kalina…

[5] On leur retire toute personnalité.

[6] Fiedmont au Ministre de la Marine et des Colonies, 11 mars 1767. Archives nationales – C/14/34/029. Cité dans Na’na…(tiré de Gérard Collomb et Félix Tiouka, Na’na Kali’na – Une histoire des Kali’na en Guyane. Ibis

Rouge Éditions, 2000.

NB – Qui est Fiedmont ? Le Dictionnaire biographique du Canada nous l’apprend « (…) Promu lieutenant-colonel le 15 avril 1762, il fut envoyé la même année en Guyane française pour y commander l’artillerie. En septembre 1763, il fut nommé commandant en second de cette colonie et, deux ans plus tard, il en devenait le gouverneur. Il resta en Guyane jusqu’en 1783, accédant au rang de brigadier d’infanterie en 1769 et à celui de maréchal de camp en 1780. Il administra avec sagesse cette colonie qu’il trouva dans le plus grand désordre, s’efforçant, entre autres, d’accroître le peuplement en facilitant, en particulier, l’installation de Canadiens qui s’étaient réfugiés en France. En 1771, le roi lui avait accordé 2 000# de pension et louait son gouvernement, « ses bons services et son désintéressement (…)».

[7] Territoire réservé aux Kalinas et reconnu au début du XXe siècle par les Britanniques, contrairement à ce qui s’est passé en Guadeloupe.

[8] Dcd le 07.02.2013 aux Abymes. Ancien maire d’Anse-Bertrand, ancien président du Conseil Régional…

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