Serge ROMANA : le fait… une grève de la faim !

Volet 1

Venons-en au fait.

Afin d’éclairer notre propos qui se fonde sur une réflexion socio-historique, nous aborderons ce premier aspect de notre développement en examinant les affirmations de l’auteur de la grève, celles de ses proches et les conditions de l’environnement socio-politique de son acte.

A un journaliste de 97LAND[1] qui demandait à Serge ROMANA, que se passe-t-il ? Voilà ce qu’il répondit : « Nous pensions être arrivés au terme d’une lutte de vingt ans. L’assemblée nationale a voté en octobre une modification des lois sur la commémoration : ils ont enfin reconnu les morts de nos familles et deux dates ont été déterminées au niveau national. Cela ne change rien pour les dates spécifiques pour la Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte, mais le message était clair. Le 10 mai, on célèbre les combattants et la République, le 23 mai nos familles victimes de l’esclavage, ceux qui ont souffert.»[2]

Que faut-il comprendre dans chacune des deux dernières formules d’une telle réponse ? « Le 10 mai, on célèbre les combattants et la République », c’est la première, et puis, « le 23 mai nos familles victimes de l’esclavage, ceux qui ont souffert », c’est la seconde.

Doit-on croire que les combattants ce sont ceux-là qui n’ont pas souffert de l’esclavage, mais ont milité, lutté pour que cesse une telle indignité humaine ? On ne sait pas trop. Cela pourrait inclure toutes les bonnes âmes abolitionnistes (humanistes, francs-maçons…) et tous les défenseurs de la République. Il faut entendre peut-être que les Ignace, Delgrès, Palerme, Solitude et autres « héros » de notre histoire y trouvent eux aussi leur place dans la république « réconciliée ». Dans l’histoire de la Guadeloupe contemporaine cela fait un mélange assez hétéroclite. Pour ce qui est de la seconde formule les termes sont très clairs « nos familles, victimes de l’esclavage, ceux qui ont souffert »… Il faut croire qu’on y trouve deux approches : l’une combattante, républicaine, l’autre victimaire, doloriste.

Dans l’histoire d’une façon générale, jamais il n’a été question d’envisager la problématique servile sous un tel angle de vue. Qu’il s’agisse de l’esclavage dans l’Antiquité ou de l’esclavage à l’époque moderne, les historiens n’ont jamais eu l’idée de fonder la mémoire de la chose autant que l’histoire de cette pratique sociale sur une dualité telle que l’on vient de l’exposer : d’un côté des « héros » et de l’autre des « victimes ». On pourra s’interroger sur les contingences qui ont produit un tel agencement dans l’esprit des dirigeants du CM98. Le fait « grève de la faim » est posée sur cette base par l’acteur lui-même comme indubitable : vous êtes pour ou contre !

Toutefois, à entendre Viviane ROMANA[3]il ne fallait pas se tromper, il s’agissait de la réponse adéquate à « un hold-up démocratique » qui ne prenait pas en compte les intérêts bien compris des « héros » et des « victimes », tel que l’envisageaient le CM98 et le CNMHE[4]. Il nous fallait admettre que « apa on blan ki fè nou sa ! » Donc « ce n’est pas possible » que la « trahison vienne de l’un d’entre nous ! ». Enfin, comme elle le disait au journaliste juste le jour du démarrage de la grève de la faim de Serge : « je ne suis pas inquiète, il m’a appris à ne pas être inquiète…s’il y a la moindre défaillance au niveau de sa santé, il arrêtera la grève de la faim… il souffre d’un peu de tension, mais … je crois qu’il tiendra…»

Le conseil d’administration de l’association CM98 aurait entériné la décision de son président après que l’épouse de ce dernier eut donné son accord au petit matin dit-elle, en ce 13 janvier. Il faut donc conclure que nous sommes devant un acte personnel, certes, mais partagé par un groupe qui fait corps derrière son président.

Mais, quelle était, à priori, la portée envisagée pour un tel acte ? Quelle était la procédure prévisible ?

L’Assemblée Nationale française s’est prononcée en octobre dernier en première lecture, et a construit un texte de 116 articles sur l’Égalité réelle outre-mer. Les discussions en commission au Sénat ont fait leurs oeuvres et cela a réduit le même texte à 88 articles. L’un des multiples articles, le 20A a été supprimé à la demande du sénateur d’origine guadeloupéenne, Félix DESPLAND. Telle serait l’origine de la colère de Serge ROMANA.

En vérité, lorsqu’il indiqua qu’il maintenait sa grève jusqu’à la reprise des discussions au Sénat, on a le droit de se demander s’il avait l’intention de poursuivre son mouvement quelle que soit la décision de celle-ci. Plus précisément, la navette entre l’AN et le Sénat, ne dépasserait pas une semaine. C’était prévisible. Qu’allait-il se passer ? A quel stade de la procédure pouvait-on attendre une réponse satisfaisante selon Serge ROMANA ? Chez ce dernier c’est la reprise de l’article 20A qui était visée. Pour en être fixé il fallait attendre quelques jours. Primo, la grève de la faim était à durée déterminée, 5 à 6 jours. Secondo, à partir de là (mercredi 18), en cas de décision positive, il arrêterait sa grève. En cas de réponse négative du Sénat qu’allait-il faire ? Voilà ce qui conditionnait, dans un premier temps, l’accueil de la nouvelle. Aussi, l’annonce de cette grève s’apparentait à « une posture » et non à un acte d’une indicible bravoure, car il n’y avait pas d’incertitude absolue sur sa durée. Or, la nouvelle est tombée en quelque sorte dans l’opinion guadeloupéenne, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, avec les apparences d’une nouvelle « tragédie », en résonnance, à 1975[5] et à 1985.[6]

Le fait semble bien établi dans une déclinaison toute simple : engagement-action et paroles de l’acteur ; l’opinion de ses proches, et enfin l’évocation des effets de l’environnement immédiat. Tel se termine le volet 1…

Prochaine parution dans 3 jours (Volet 2)

[1] 97LAND, 16.01.2017.

[2] Idem, 97LAND, 16.01.2017.

[3] Outre-mer-news. fr, 14.01.2017

[4] Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage, instituée en 2004, par Jacques CHIRAC. Il est présidé d’abord par Maryse CONDÉ, puis par Myriam COTTIAS et aujourd’hui par Frédéric RÉGENT.

[5] Grève de la faim du Père Chérubin CELESTE, décédé le 12 janvier 2017.

[6] Grève de la faim de Georges FAISANS.

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