Dualité et indivision…

Dualité sociale et indivision… expressions d’une création coloniale conflictuelle…

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La dualité que nous venons d’illustrer gangrène les rapports à la terre en Guadeloupe. En effet, ce ne sont pas uniquement sur les rapports entre les petits fils d’esclaves et les héritiers des maîtres esclavagistes que se fixe la dualité auparavant expliquée. On la retrouve également dans les nombreuses indivisions qui lient les progénitures des petits fils d’esclaves. C’est là une source de difficultés très préoccupantes.

Au lendemain de la deuxième abolition de l’esclavage (1848) de « nouveaux libres » accèdent à la propriété de parcelles de terre, le plus souvent sur l’habitation où ils avaient été esclaves. Les surfaces sont minimes : en moyenne 2-4 hectares. Sur l’habitation Montalègre à Port-Louis, les prix sont de l’ordre de 750 F par hectare. Les parcelles forment un quadrillage difficilement accessible pour celles qui sont à l’intérieur du parcellaire. Les chemins sont aléatoires et coupent des parcelles en leur milieu, d’autres les divisent sans aucune perspective rationnelle. C’est au gré des circonstances héritées de la période esclavagiste. Depuis 1850 et après, ces conditions se sont décuplées et constituent aujourd’hui un véritable défi.

Comment répartir la terre héritée d’une arrière grand-mère ou d’un arrière grand-père, anciennement esclave ?

Comment régler les difficultés nées entre les héritiers  et leur permettre de dépasser les conflits qui les opposent ?

Nous sommes aujourd’hui témoins au LKP, dans de nombreux dossiers qui nous sont soumis pour avis, de l’ampleur des fractures qui existent au sein de multiples familles de petits-fils d’esclaves. Les conflits naissent souvent lorsque quelqu’un de la famille s’est montré un peu plus entreprenant que d’autres : par exemple, untel s’installe puis c’est au tour de sa fille mariée en communauté à une personne de la commune d’à côté ; il installe ensuite ses fils ; l’un de ses fils installe sa fille mariée à un « métropolitain » comme on dit, etc. A Vieux-Bourg, commune de Morne à l’Eau, il y a une quinzaine d’années, un conflit violent est né du geste d’un « métro » marié à une jeune fille du coin ; il voulut imposer par la force, avec l’appui de ses amis CRS, l’occupation de la totalité d’un terrain familial indivis sur laquelle, bien sûr, son épouse ne pouvait prétendre qu’à une infime parcelle.

Telle autre famille, à Petit-Bourg, est déchirée par le partage non accompli d’un terrain sur lequel tel d’entre les fils héritiers s’est installé après achat à ses parents. Cet achat n’est pas reconnu par les autres héritiers, d’autant plus que la parcelle concernée est celle sur laquelle se trouvait la maison familiale.

Dans telle autre situation, on retrouve une famille de 15 enfants, dans la commune du Moule, qui considèrent que la parcelle de colonat exploitée pendant plus de quarante ans par leur père, leur appartient. Ils soutiennent que le paiement du bail à colonat aux usiniers constitue une preuve de leur légitimité. Le procès intenté contre eux par la Chambre d‘Agriculture gestionnaire du GFA propriétaire de leur parcelle, a conclu à leur expulsion  ; on leur demande de partir ni plus, ni moins.

Moi-même, je gère un conflit à Vieux-Bourg qui oppose ma famille à une grande société agro-industrielle. Mon aïeul paternel, ancien esclave sur l’habitation Mon Repos, achète entre 1870 et 1883, plusieurs parcelles de terre, dont un bloc d’environ 5 hectares 50 en deux opérations. Au total, il possède au début des années 1900, à peu près 8 hectares 50, ayant complété son achat initial par d’autres moins importants. Le tribunal de grande instance de Pointe à Pitre a décidé le 21 décembre 1967 que l’ensemble de la parcelle BX 40 (a, b, c, d, e, f) appartenait à la SIAPAP (société industrielle et agricole…). Depuis mes parents sont déboutés de toutes leurs demandes. Pourtant, le »karé sòl« de la maison familiale de mon aïeul est encore présent sur la parcelle que l’on nous conteste. L’abolition de l’esclavage ne tarit pas la source discriminatoire : de liberté, d’égalité et de fraternité ! Il n’y en a point ! La RÉPUBLIQUE est coloniale !

En fait, à la dualité renseignée s’ajoute la partialité des tribunaux délibérément colonialiste. Ce qui fait dire aux avocats chargés de la défense des victimes dans ces affaires qu’il n’y a pas de solution juridique possible. Dans le prétoire donc, il n’y a pas d’espoir ! Nous nous acheminons vers une remise en cause de la confiance qui devrait lier les parties demanderesses, victimes ou pas, à leur défenseur.

Il reste le terrain, là où les gens se retrouvent tous les jours face à leurs difficultés quotidiennes, seuls et sommés d’inventer des solutions.

Les agriculteurs sont les premiers à se retrouver confrontés à de tels défis. Mais, les conflits de voisinage dans les bourgs, les hameaux sont de plus en plus nombreux.

La dualité telle qu’elle s’exprime aujourd’hui oppose deux conceptions que sous-tendent les parties suivantes :

  • Une conception coloniale avec les lobbies fonciers qui rassemblent des « blancs créoles et békés », des employés des services des hypothèques, des notaires et des fonctionnaires des services ministériels déconcentrés et parisiens ;
  • Une conception émancipatrice de l’homme, avec les derniers colons partiaires, de nombreux membres de GFA endettés jusqu’au cou, les jeunes demandeurs de terre à cultiver et de plus en plus de consommateurs demandant les produits locaux…

Les premiers entendent, depuis 2009, reprendre l’initiative en matière foncière et affirmer leur primat : ils sont les « premiers » acteurs de la Guadeloupe moderne. La terre leur est acquise !

Face à eux une nouvelle mentalité voit le jour : la société guadeloupéenne est de source « Kalina-Afro-descent » ! Les premiers hommes qui ont fécondé la terre des îles de Guadeloupe étaient Amérindiens ! La majorité de ceux qui, depuis environ un peu plus de trois siècles les nourrissent de leur sueur et de leur sang, sont d’origine africaine… Pour les Kalinas la terre n’est à personne !

Les multiples conflits repérés (indivisions et autres) ne sauraient être solutionnés sans que le cœur du problème ne soit affecté, sans rupture avec le colonialisme. Les valeurs discriminatoires (ethniques, économiques, sociales, idéologiques et politiques…) seront détruites par les travailleurs Guadeloupéens en lutte : c’est du temps qu’il faut, c’est tout !

 

 

 

Une dualité durable dans une société dominée…

 

Nous venons d’expliquer dans quelles conditions la question foncière est devenue un « problème social » sur le territoire des îles de Guadeloupe. Le crime, le vol et le viol sont le « foyé difé » (trois roches) qui a déterminé la source d’énergie coloniale initiale. Les héritiers ont vite fait de chercher à consolider l’initiative. Pour cela ils ont créé une valeur discriminante vis à vis des Africains : ils en ont fait des Nègres ! Ce qui suppose un Africain noir, déshumanisé, bestialisé, démouné[1]… du racisme en somme ! L’acte criminel contre les Kalinas se poursuit en une acquisition foncière par brigandage.

Du point de vue économique, du point de vue idéologique et politique, pour tout dire du point de vue culturel nous sommes confrontés à une dualité permanente qui emprisonne toute idée de projet social.

La pratique Kalina de la jouissance hors propriété des terres, sans aliénation donc de la matière naturelle se voit opposer la pratique féodale des conquêtes seigneuriales[2]. Alors s’inscrit sur le sol de Guadeloupe une dualité historique. En ce sens deux voies de rapport à la terre s’opposent, se chevauchent et s’interpénètrent. On ne peut être surpris par l’intrusion de la question dans le débat social à la fin du XIXe siècle[3]. On ne peut être choqué que la question ressurgisse en 1942 dans un tribunal de Pointe à Pitre[4]. On ne peut qu’être étonné que la question ne revienne à la surface qu’en 2009 ![5]

Quand nous parlons de dualité nous évoquons la permanence de la tentative des colons français d’imposer leur modèle de mise en valeur de la terre. Ils ont trouvé sur place un autre modèle et ils s’acharnent contre celui-ci. Imperturbablement, la racine Kalina résiste et s’agglutine à la branche africaine pour former un nouveau réseau de rhizomes, comme dirait Glissant. Le « jardin » dit « créole » en est l’émanation la plus directe. Il faut une multitude pour faire un « jardin » bien de chez nous. Toutes les plantes s’entremêlent, se croisent et s’échangent force et faiblesse. Le jardin n’existe que par cette destinée partagée et durable. Aujourd’hui il se révèle être la seule pratique écologique de notre environnement. Malgré cette reconnaissance nous sommes dans l’impossibilité de la voir se perpétuer dans toutes les régions agricoles du pays. La domination politique, le système colonial empêche toute mutation.

La revendication des agriculteurs de Daubin porte en elle des raisons d’espérer la résolution du problème. Car, contester la propriété de la terre revient à essayer d’inverser la dynamique actuelle d’un projet de société d’« égalité  réelle ». En effet, ce que réclame ces agriculteurs ce n’est pas l’égalité « formelle » à travers des textes institutionnels, mais la jouissance d’une terre ancestrale et sans entrave d’aucune sorte. Actuellement ils sont soumis à un « dictat républicain » qui confond ouvertement « égalité » et discrimination. Il suffit de prononcer dans le discours législatif que les « Kalinas-Afrodescents »[6] sont égaux aux Français pour estimer que la question foncière est réglée. La loi du 27 juillet 2010 qui fait passer automatiquement du contrat de bail à colonat au contrat de bail à ferme en est la plus conséquente manifestation. On s’aperçoit très vite qu’en matière d’égalité, il y a un fossé abyssal entre la loi et le fait.  On en est loin ! Les juges, les uns après les autres, prennent des décisions et arrêts qui ont pour objectif de rendre juridiquement légitime la propriété de la société demanderesse.  Parfois ils bénéficient d’attention particulière de la part des pwofitan. Dans tous les cas, ils s’appuient sans vergogne sur des faux afin de déclarer recevables les demandes de la CIACL-CACL-EACL.

Par exemple, il est dit que les cultivateurs poursuivis parce qu’ils n’ont pas payé la « rente coloniale » ou colonat partiaire, voire le fermage, occupent des terres de « Beauvalon »…               Quid de « Beauvalon » ? La municipalité de Ste Rose a pris un arrêté qui dit textuellement que le lieu-dit ou habitation « Beauvalon » n’a pas d’existence cadastrale sur le territoire de la commune. Il est reconnu un lotissement dénommé « Beauvalon » qui n’a rien à voir avec les terres de Daubin, Cluny, Desbonnes… sur lesquelles les cultivateurs exercent leurs activités principalement en agriculture vivrière. Pourtant, les juges passent outre et décident et condamnent des cultivateurs sur les terres de « Beauvalon », lotissement où il n’y a aucun agriculteur. C’est le comble de la bêtise humaine. Pourtant, on doit se satisfaire de ces décisions de justice !?

Autre exemple : un arrêt de la Cour d’Appel de Basse-Terre stipule clairement qu’il n’y a pas lieu de chercher plus avant que dans « présomption de propriété » la preuve que la société est belle et bien propriétaire de ces terres.

Enfin, autre chose qui pourrait contrarier une décision de justice dans tout tribunal digne de ce nom : c’est le fait pour une société demanderesse de ne pas apporter la preuve de son existence légale, en fournissant toutes ses décisions de nomination de direction, ses mutations de nature, ses démêlées judiciaires, etc… En somme, toute tentative de faux et usage de faux devrait être bannis dans tous les prétoires dignes de ce nom. Ce n’est pas le cas en Guadeloupe !

Assimiler et croire qu’en prorogeant des textes esclavagistes on avance vers la disparition des mentalités ancrées dans la discrimination, c’est une illusion ! Ce sont les fondements de la pwofitasyon qu’il faut éradiquer ! Changer le rapport à la terre n’est pas une question simplement d’ordre moral, c’est l’existence humaine qui peut être en question ! La question est d’ordre économique, idéologique et politique, pour tout dire culturel, et demande que la société toute entière investisse dans un nouveau projet de vie commune. Voilà le fond de la question posée.

Du « problème » le système colonial en a fait la « nature » du « fait antillais« . Du coup les « Antillais » deviennent un « produit colonial » que la France pense inaltérable. Ils ne peuvent ni se transformer, ni même s’émanciper, car ils ne peuvent pas acquérir une existence libre sans mettre en question les bases de l’Etat français moderne. De ce fait, ils sont conçus comme l’être même du système. Ainsi, l’Etat post-moderne, post-pétainiste, prétendument « post-colonial », (sans aucun doute post-moderne, post-pétainiste, mais pas du tout post-colonial) est consubstantiel de l' »être antillais« . En effet, sans le système colonial et néo-colonial, il n’y a pas de France. Les actes menés au nom de l’Etat dans les quinze dernières années, en Afrique, dans le Bassin des  Caraïbes (Guadeloupe, Guyane, Martinique, St Barthélémy, St Martin…) nous portent à croire que les intentions et espérances du pouvoir d’Etat ne s’affranchissent pas de l’être colonial ; ce n’est pas uniquement une question d’héritage. L’être de l’Etat républicain est colonial ! Et c’est aussi pourquoi cet Etat ne saurait se passer de sa matérialité humaine : l’Antillais, socle de la dualité durable dans une société dominée. 

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[1] Rendre impersonnel, sans âme, sans personnalité …
[2] Les îles de Guadeloupe seront la propriété personnelle du seigneur HOUËL…entre
[3] Pétition signée par des Kalinas, en 1883.
[4] Demande adressée par les enfants CAMPRASSE…afin de récupérer leurs terres à Anse-Bertrand.
[5] Lors du mouvement social dirigé par le LKP.
[6] Notre société actuelle qui s’enracine dans la terre de nos îles depuis des milliers d’années. Cf. Arawaks, Kalinas, Africains, Asiatiques qui ont subi la domination des Européens à partir du XVIIe siècle seulement.

 

A l’origine d’un problème social…

Jusqu’en 1635, il n’y avait pas de problème foncier dans les îles de Kaloukaéra. Les Arawaks ou Taïnos, les Kalinas « n’avaient aucune idée de la propriété privée, ils pensaient que la terre n’était à personne.»[1]  Nous ne parlons pas de l’usage de la terre, mais de sa privatisation, de son appropriation individuelle, en somme de la personnalisation de son usage. Même lorsque d’aucun entretenait un Bik avec Ajoupa ce n’était qu’une histoire temporaire, sans risque de voir se développer une dispute interminable pour l’usage d’une parcelle de terre. Ce ne fut qu’à l’arrivée des Européens et singulièrement d’une colonie de Français le 28 juin 1635 que cette pratique sociale se transforma en problème. Même lorsque la coutume consacre dans le langage courant l’expression « terres des Caraïbes»,[2] ni les autorités gouvernementales, ni les autorités dites locales actuelles, voire une bonne partie de l’opinion commune ne se soucient pas des implications d’une telle intrusion. Le pouvoir continue de gérer le quotidien des gens d’ici comme si il ne s’était rien passé. Le présent représente le réel qui s’impose à tous sans remise en cause possible. Notre parcours historique devient ainsi naturel ! Circulez ! Il n’y a rien à redire ! Le fatalisme s’impose comme le seul breuvage possible !

Osez ! Ne buvez pas !

Le texte que nous allons vous proposer date de 1883 et a été publié en Guadeloupe. Lisons attentivement le contenu qui va suivre et réfléchissons :

« Monsieur le Directeur (de l’Intérieur), depuis le XVIIIème siècle, lorsque les Caraïbes disparurent, lorsqu’étant venus fonder des colonies aux Iles du Vent, les Français, les Anglais et les Hollandais, il y avait pourtant un parti des Caraïbes qui s’étaient mis d’accord avec les gouvernement français, qui ont suivis et obéis aux lois de cette puissance, qui ont toujours conservé leurs indépendances, bien qu’ils étaient illettrés et siégeant à l’Anse-Bertrand, hameau ou habitation qui porte leurs noms, Caraïbes, dont nous sommes bien descendant, et bien Français de toute nature. Nous travaillons pécuniairement pour élever nos enfants sur ces mêmes terres qui nous appartiennent, il nous semble, il y a bien des années, et que personne ne nous avait cherché aucune chicane. Nous sommes à plusieurs, bien différentes familles, mais nous possédons toujours le titre de Caraïbes, nous travaillons en paix et tranquillité… Nous avons le droit sur 200 hectares de terres…»[3]

Il est signé par quelques Guadeloupéens d’origine Kalina :

« Segcor Gontrant et famille, Veuve Mérault Deschamps, Segcor Chrisostome et fille, Alexis Sainte-Aimé, Dunoyé Auguste, Madame Joseph, François Adrien, Dame Dunoyer Saint-Jean, P. Monlouis Deschamps, Y. Joseph Deschamps, Segcor Justine, Desnoyer Claris, Emmanuel Deschamps dite Clairville.»[4]

Ce texte nous indique que la question sociale soulevée par l’installation des Français en Guadeloupe ne s’est pas réglée de façon équitable. Bien au contraire. Plutôt que de mettre en cause les actes de leurs ascendants, les héritiers de cette incursion criminelle, dépouillent les démunis, légitimant leur domination acquise par la loi positive. Dans le cas exposé par ce document il faut entendre la combinaison de deux effets : l’un touche à l‘application de la coutume de Paris imposé dès les années 1640 dans les îles de Guadeloupe ; l’autre, nous renvoie aux diverses concessions accordées par la monarchie française à des Colons nouveaux Habitants s’installant à la tête d’habitations dont les maîtres ne tiendront aucun compte du respect des Kalinas à leurs yeux vaincus. En fait, à l’origine de la colonisation française, il y a le crime perpétré le 26 janvier 1636 à Vieux-Fort, comme actuelle du sud de la Basse-Terre, dont la victime était YANS, un Kalina très âgé, mémoire de la communauté dans la région. Il y a le vol de la terre des Kalinas , mais surtout et avant tout les destructions sociales. Apa Moun !!![5]

Pour pouvoir asseoir sa domination et la rendre pérenne, le colonisateur met en place une politique d’aliénation et de décomposition systématique des liens sociaux chez les Kalinas d’abord, ensuite chez les Africains déportés, aux fins de servir d’esclaves, dans les Amériques et les îles de la Caraïbe. Un administrateur (1767) de la colonie française de Guyane qui connu de près les Kalinas explique à son ministre ce qu’il faut faire : « Ce qui flatte le plus particulièrement les Indiens est la boisson, que l’on épargne trop ici, à laquelle cependant il ne serait pas mal de les accoutumer, ainsi qu’à l’usage de toutes les choses d’une grande consommation qui multiplient leurs besoins et les mettent dans le cas de ne pouvoir se passer de nous »[6]. Voilà l’astuce ! Animaliser autant que faire se peut domestiquer le bar-bar, le sauvage, le païen… l’autre,

La revendication foncière des Kalinas de Guadeloupe n’est pas une illusion. Il s’agit d’une protestation contre les avancées des sociétés industrielles qui se développaient, l’une sur le versant ouest du nord Grande-Terre, autour de l’usine de Beauport, avec à sa tête Ernest Souques, et l’autre autour de l’usine de Bellevue en grande difficulté à cause de la première crise sucrière internationale autour de 1882-84.

Peu d’auteurs ont jugé utile de mentionner le document qui expose les revendications Kalina concernant les terres à Anse-Bertrand, en Guadeloupe. Pour cause car, aucune investigation ne vise ni la réhabilitation des Kalinas, ni la remise en état de la situation foncière en Guadeloupe. Peut-on le reprocher à l’activité historienne ? Pas vraiment. Ce n’est qu’à l’occasion du cinq-centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb (1993) dans notre pays que nous avons organisé une rencontre sur le site de la Grande Vigie, en présence d’une délégation conduite par le sieur Irvin Auguste, chef de la communauté Kalina de Salibya en Dominique[7], et sous l’autorité du maire de l’Anse-Bertrand, Raymond Moustache[8]. Ce dernier se montra très sensible à notre requête de retrouver les terres de nos ancêtres. Il nous avait promis de nous recevoir au niveau du Conseil Régional à cet effet.

Certains s’abreuvant du fatalisme ambiant concluraient facilement à un irréalisme, une élucubration douteuse. Toutefois, le combat des cultivateurs de Daubin nous ouvre de sérieuses perspectives. La contestation de la propriété « présumée » de la CIACL de Ste Rose est une source inespérée pour la résurgence d’une demande qui ne devrait être jamais abandonnée.

Ce sont les connaissances et les progrès réalisés par la société humaine, à l’échelle mondiale, sur divers plans (anthropologique, juridique, historique…) pour tout dire scientifiques qui nourrissent notre prétention de concevoir un nouvel avenir. Ce peut être du rêve ! Tant mieux pour nos enfants.

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[1] J. BALLET, ADGua. Manuscrit – p. 357.

[2] ADGua-6MI 614 – Notaire Alexis LEMOINE-MAUDET – n° 15 du 03/02/1851.

[3] Cet extrait est en note aux pages 10 et 11 du livre du Dr CORRE, Nos Créoles.

[4] Idem… De nombreuses familles qui n’ont pas signé cet appel ne sont pas moins d’origine Kalina…

[5] On leur retire toute personnalité.

[6] Fiedmont au Ministre de la Marine et des Colonies, 11 mars 1767. Archives nationales – C/14/34/029. Cité dans Na’na…(tiré de Gérard Collomb et Félix Tiouka, Na’na Kali’na – Une histoire des Kali’na en Guyane. Ibis

Rouge Éditions, 2000.

NB – Qui est Fiedmont ? Le Dictionnaire biographique du Canada nous l’apprend « (…) Promu lieutenant-colonel le 15 avril 1762, il fut envoyé la même année en Guyane française pour y commander l’artillerie. En septembre 1763, il fut nommé commandant en second de cette colonie et, deux ans plus tard, il en devenait le gouverneur. Il resta en Guyane jusqu’en 1783, accédant au rang de brigadier d’infanterie en 1769 et à celui de maréchal de camp en 1780. Il administra avec sagesse cette colonie qu’il trouva dans le plus grand désordre, s’efforçant, entre autres, d’accroître le peuplement en facilitant, en particulier, l’installation de Canadiens qui s’étaient réfugiés en France. En 1771, le roi lui avait accordé 2 000# de pension et louait son gouvernement, « ses bons services et son désintéressement (…)».

[7] Territoire réservé aux Kalinas et reconnu au début du XXe siècle par les Britanniques, contrairement à ce qui s’est passé en Guadeloupe.

[8] Dcd le 07.02.2013 aux Abymes. Ancien maire d’Anse-Bertrand, ancien président du Conseil Régional…

La question foncière en Guadeloupe : au coeur de la problématique coloniale…

Nous consacrerons quelques publications à la « question foncière en Guadeloupe » puisque nous considérons que c’est le « coeur de la problématique coloniale » dans notre pays.

L’association COSE[1] est aujourd’hui membre du LKP, ce qui place la question foncière au centre des préoccupations de notre liyannaj. Cette avancée ouvre de grandes responsabilités à notre action collective. Mais, c’est d’abord un juste retour de notre tactique de ligne de masse. En effet, le mouvement lkpiste communique sur tous les sujets et s’efforce d’élargir la conscientisation afin que de plus en plus de Guadeloupéens prennent en charge la lutte de notre Peuple contre le colonialisme. Que nous soyons toujours plus nombreux à renforcer le liyannaj est une contribution à la juste lutte d’émancipation de notre Peuple. Le fait, que toujours plus nombreux, les problèmes, les injustices, les  pwofitasyon, soient dénoncés et fassent l’objet d’associations, de regroupements, est le signe d’une poussée qualitative de la conscience politique au sein des masses. Que ce soit, la production, la distribution et la gestion de l’eau, la production de l’énergie, les programmes de santé publique, le contrôle des prix, la répression…etc, voilà autant de sujets devant lesquels de plus en plus de gens crient leur désarroi en même temps que leur détermination de voir se construire avec esprit de responsabilité leur avenir. C’est signe qu’ils ne peuvent plus rester sans rien dire en acceptant la situation telle qu’elle nous est imposée. Il y a la volonté de participer à la définition de nos jours, de ne plus subir et donc de contribuer à notre émancipation collective, condition sinequa non  de la libération recherchée depuis des siècles dans l’acte de marronnage.[2]

La question foncière, telle qu’elle est développée à Daubin, à Ste Rose doit être connue de TOUS. Mais, direz-vous, en quoi elle nous mène au « coeur de la problématique coloniale »?

A la naissance de la conscience patriotique… une question se pose…: Qui est propriétaire de la terre ?

Le dernier acte politique majeur entrepris par l’Etat afin de renouveler ses institutions et nous donner l’illusion d’une évolution statutaire date de 2003. En effet, c’est l’année au cours de laquelle deux communes étaient soustraites de l’ensemble guadeloupéen : St Barthélémy et St Martin. Elles devenaient des « collectivités territoriales »… Le groupe socialiste en Guadeloupe adoptait la position dite du « droit commun », c’est-à-dire celle qui consiste à choisir le minimum de changement dans l’application des textes législatifs décidés pour toute la France. Il entrainait la Gauche à s’opposer à la volonté de réadaptation institutionnelle exprimée par la Droite, alors à la tête de l’Etat et au gouvernement. Les nouvelles collectivités peuvent bénéficier dorénavant d’une large autonomie. Par la consultation de 2003, la Guadeloupe électorale « garde le droit commun »et est scindée territorialement. Cela n’a pas semblé constituer un vrai problème pour la classe politique locale.

Le mouvement de 2009, connu sous le nom de Mouvman LKP entraine un profond bouleversement des esprits. Dans tous les secteurs il y a une résurgence de sa ki tannou. Ce retour à soi, mouvement imprévu, mais conditionné par le brusque retour à plus d’extériorité consacrée par le vote de 2003, bouscule tout l’édifice colonial. Au niveau gouvernemental, c’est la fuite en avant : retrait du représentant du gouvernement de la table des négociations, discours de Sarkozy sur la production endogène, États généraux en catastrophe…, et loi du 27 juillet 2010, modifiant le Code Rural français. L’important dans ce texte c’est la transformation du bail à colonat en bail à ferme. La question de la terre s’invite au débat social.

Le Mouvman LKP fait voler en éclat dans l’esprit des plus démunis les illusions qui obstruaient l’émergence de la conscience de la réalité pour soi. Dans les quartiers pauvres des villes, dans les banderilles des anciennes habitations, dans le coeur des zones rurales, ce fut une seule et même mélodie : « La Gwadloup Sé Tannou ! La Gwadloup Apa Ta Yo ! Yo péké fè sa Yo vlé, adan… Péyi Annou !.»[3]… Cette nouvelle chanson s’est alors traduite en action : « NOU douwé manjé sa ki an péyi annou ! »

Les 44 jours de grève avaient cristallisé la connaissance de la réalité sociale. Les importations, bon marché, avaient dorénavant un goût de substances nocives, voire pour certains de véritable poison. Il fallait des lieux autres que les supers marchés : ce furent des marchés locaux communaux. Il fallait produire plus, en qualité et en quantité afin d’assurer l’approvisionnement de la population : des cultivateurs s’attelèrent à travailler plus.

Des cultivateurs de Ste Rose, colons à Daubin, Cluny… se plaignent de l’action de la CIACL-CACL-EACL[4] à leur encontre : à partir du 27 janvier 2011, la société poursuit des interpellations afin d’obtenir de ses colons leur signature au bas d’un nouveau contrat, le contrat de fermage. Ces colons refusent et réclament même l’acte de propriété de la société. Cette société demande à l’usinier de Gardel de prélever sa part de colonat sur les productions fournies par ses colons. Sans aucune décision judiciaire les cultivateurs sont pénalisés. Ils s’opposent au gérant de cette structure et protestent contre l’usinier tout en poursuivant l’exploitation des parcelles occupées. En novembre 2012, l’intervention musclée du sieur Hubert De JAHAM, avec chiens, hommes armés et au volant d’un tracteur il déversa des pesticides sur les plantes vivrières cultivées par les cultivateurs. C’est le début de la rupture entre ces colons, réputés dociles,  respectueux de « leur bienfaiteur » et le béké prétendu propriétaire.

De nombreuses procédures judiciaires sont activées, par la société, par certains colons et par COSE elle-même. Par exemple, en janvier 2013, le TGI de Pointe à Pitre déclare ne pas reconnaître le statut de la CIACL comme un acte de propriété et déboute celle-ci de sa demande de pénalisation d’un cultivateur sur une parcelle sur laquelle il a construit sa demeure. L’arrêt de la Cour d’Appel de Basse-Terre pris au profit de la société montre, s’il en était besoin, que l’appareil judiciaire se met au service du pwofitan. Vont suivre de multiples décisions ou arrêts du Tribunal des Baux Ruraux à la Cour d’Appel en passant par le TGI cherchant toutes à garantir judiciairement la position frauduleuse de la société. En effet, l’extrait K-bis fourni devant les autorités judiciaires comporte un « trou » d’une vingtaine d’années. Précisément, cela correspond à une période au cours de laquelle la CIACL a été liquidée (ou mise en redressement judiciaire… on ne sait pas trop !) à la suite de la fermeture de l’usine du Comté en 1974 et la cession faite à une certaine CACL, qui elle-même peut être remplacée dans les procédures par une certaine EACL… sans qu’aucun juge n’ait estimé utile de demander des précisions là-dessus. Pire, les avocats de COSE ont déposé une plainte auprès du procureur de la République en janvier 2015, rien n’y fait. Il a fallu plusieurs barrages de la N2, du côté de Ste Rose pour que la gendarmerie daigne entendre les personnes prêtes à témoigner. Par exemple, tel inspecteur des cultures à qui le gérant de la CIACL aurait demandé de signer des baux de colonat au nom de la EACL, société qui n’a aucune existence, ni légale, ni de fait : il s’agit d’une structure fantôme… Faux et usage de faux, la plainte est là ! … dans les mains du procureur… Rien n’est fait !

Avant de poursuivre notre développement sur l’émergence de la conscience patriotique à partir de la question foncière, deux observations s’imposent dans un tel contexte :

Lors de la dernière réforme foncière (1978-81), l’UPG[5] (syndicat des petits paysans) soutint la revendication selon laquelle il valait mieux défendre le statut de fermage au dépens de celui de colonat… En quoi était-ce une avancée sociale et politique ? La question se pose…
Le gouvernement français en entamant des réformes institutionnelles en 2003, envisage-t-il de remettre en cause les bases fondamentales du système de domination coloniale ?
1) A la première de nos observations, il y a lieu de remarquer que l’UPG formulait la dite revendication afin de s’opposer à la vente pure et simple du foncier aux plus offrants. Le syndicat argumentait principalement en mettant en évidence les capacités des ouvriers agricoles et autres colons partiaires qui gagnaient leur vie sur les terres mises en réforme (un total de 11 097 ha). Leurs rémunérations (salaires et/ou revenus du colonat) ne leur permettaient pas en effet de répondre à une offre de vente. La seule alternative envisagée par tous les protagonistes d’alors consistait, d’une part, à reconnaître le droit de propriété des usiniers sur les domaines agricoles respectifs. Ainsi, l’Etat créait la SEFAG[6] chargée d’acheter, d’administrer le fonds de terre destiné à la réforme et il allouait  un pactole aux usiniers ; d’autre part, il s’agissait de considérer comme progressiste l’émergence d’une nouvelle classe paysanne capable de se transformer en producteurs nationaux  guadeloupéens. D’un côté les autorités s’assuraient la paix dans les campagnes. De l‘autre, la lutte pour la libération nationale était semble-t-il préservée, car cette nouvelle distribution foncière devait assurer la préservation des terres agricoles et garantir la souveraineté alimentaire. Ce ne fut pas le cas, et c’est le moins que l’on puisse dire.

Le Mouvamn LKP révèle une impasse majeure dans ces positionnements : la pwofitasyon ka kontinyé ! Sur quoi reposerait dorénavant une nouvelle dynamique revendicative ? Telle était la question.

L’acceptation du contrat de fermage en lieu et place du contrat de colonat laisse indemne les interrogations concernant la propriété. Toutefois, les mobilisations répétées des travailleurs agricoles de la région du nord Grande-Terre, entre 1981 et 1991, soit sur près d’une dizaine d’années provoquaient le repli du gouvernement ROCARD[7], premier ministre, qui accorda des mesures d’accompagnement à la réforme foncière : indemnisations des ouvriers saisonniers agricoles, accès à la propriété des colons (lot de 2000 m2)… C’était une manière de reconnaître les limites de la réforme menée prétendument au profit des plus démunis.

2) Concernant le gouvernement français et sa réforme institutionnelle en 2003, il n’y a pas de doute, le législateur feint de reconnaître l’indignité d’une telle situation (colonat partiaire) qu’il qualifie lui-même d’obsolète, mais ne trouve qu’une alternative : un tour de passe-passe, une envolée magique de par la loi. Il substitut à un texte ancien, un nouveau et l’affaire de la domination des descendants des anciens maîtres esclavagistes sur les fils des anciens esclaves serait réglée. En réalité, la transformation du bail à colonat en bail à ferme pérennise la pwofitasyon.  Y a-t-il un pas progressiste de fait en passant de  l’ancien au nouveau contrat ?

3) Loin des cercles intellectuels tenant séminaire sur la paysannerie nationale et/ou des travées de la Chambre des députés et du Sénat, les descendants d’esclavagistes (békés et blancs-créoles) ont eu tellement peur du Mouvman LKP qu’ils entreprirent de sortit des vielles gabardines, des malles et autres coffres familiales, des paperasses jaunies avec comme objectifs de prouver leur droit de propriété acquis par leur père qui ont fécondé cette terre, disent-ils. Le mot d’ordre des masses, « La Gwadloup Sé Tannou ! La Gwadloup Apa Ta Yo ! » ne leur passe pas. La menace leur semble clairement affichée. Il faut remarquer qu’ils ne furent pas les seuls à s’inquiéter de la portée d’un tel mouvement. Le secrétaire général de l’UPG, membre du LKP, exprima ses inquiétudes face aux revendications du liyannaj vis à vis des patrons capitalistes.

La propriété de la terre, telle est la base revendicative commune des cultivateurs de Daubin. La loi de juillet 2010 reprend la même dynamique que le décret d’avril 1848 et la loi d’avril 1849 indemnisant les « maîtres » en donnant une valeur marchande à chaque « Nègre nouveau libre ». La poursuite de la discrimination est garantie de par la loi. Il devient parfaitement clair que la question foncière est au coeur du système de domination. Le carburant de ce moteur social est la pwofitasyon. Il va s’en dire pour les militants que ce système est colonial : tel sera le nouveau pas à franchir par tout un chacun de NOU GWADLOUPÉYEN !

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[1] Association Comité de l’Ouest de Ste Rose et de ses Environs (créée en 2013).

[2] Condition des « Nègres Marrons » qui sortaient du système de créolisation.

[3] Trad. : « La Guadeloupe nous appartient ! La Guadeloupe n’est pas à eux ! Ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays ! » Cette chanson a été composée et proposée dès décembre 2008 par un camarade de Basse-Terre, syndiqué à la CGTG.

[4] Compagnie Industrielle et Agricole du Comté de Lohéac, Compagnie Agricole du Comté de Lohéac, Exploitation Agricole du Comté de Lohéac (quelle est la bonne ?…). La CIACL aurait été enregistrée en février 1946 ; l’existence des deux autres sociétés réclame des explications que le gérant actuel n’a toujours pas fournies.

[5] Syndicat créé en 1972 à la suite de la création de l’UTA(Union des Travailleurs Agricoles)… : mouvement nouveau impulsé par des démissionnaires du GONG(Groupe d’Organisations Nationales de la Guadeloupe), créé en 1963 à Paris.

[6] Société d’Exploitation Foncière Agricole et d’Etablissement Rural de la Guadeloupe).

[7] Premier ministre français de 1988 à 1991.

 

 

 

 

 

Serge ROMANA : le fait… une grève de la faim !

Volet 3

Connaître le présent grâce à la reconstitution et à l’étude du passé : faire de l’histoire !

Nous aborderons ce dernier volet sous l’angle d’un témoignage personnel. Autrement dit l’historien disposera d’un outil qui devrait lui permettre de réaliser sa tâche.

Au cours de l’année 1997, près d’une année avant la « marche de mai 98 », avec Serge ROMANA nous entretenons de nombreux échanges. A la fin de l’année, nous nous rencontrons à Port-Louis, en Guadeloupe. Nous sommes légitimement préoccupés par la situation de nos compatriotes émigrés, « ka viv an vant a bèt la ». Nos nombreuses discussions portent sur la « pédagogie » à mettre en œuvre, selon le mot de Viviane ROMANA. Assez rapidement, il ressort de ces « bokantaj a pawòl » que mes amis ont la ferme intention d’organiser une « manifestation populaire » charpentée sur des colloques, séminaires au cours desquels interviendraient des personnalités de divers horizons et tout cela conclu par une « marche ». Le programme prévoyait des écrivains Martiniquais, des personnalités d’origine guadeloupéenne, entre autres…

L’idée de la « marche » ne me laissait pas indifférent puisque en Guadeloupe, c’est à Basse-Terre que cette formule avait été initiée au cours du lancement du Mouvman Kiltirèl Voukoum dans les années 1989-90. Soit. De Basse-Terre au Matouba, nous expérimentions une pratique nouvelle d’engagement-conscientisation, particulièrement pour les jeunes. Le « Fè Mémwa Maché ! Fè Konsyans Vansé ! » était dans les langes.

Nous échanges devenaient de plus en plus serrés concernant les invités. Sans être une voix déterminante de l’organisation, nous ne tenions pas être associés aux « assimilationnistes » de tout bord. Vers le mois d’avril 1998 nous recevons enfin le programme définitif et nous nous apercevons qu’il est prévu d’accueillir une personnalité gouvernementale. A quel titre, demandons-nous ? Et voilà, sur ce fait, les discussions s’enveniment et nous refusons d’honorer l’invitation de nos amis. La colère gagne Viviane notamment, qui « ne comprend pas » notre attitude, dit-elle. Cet incident est à l’origine de notre rupture définitive avec le couple ROMANA.

A l’analyse, à postériori, nous considérons que cette mise en scène initiale masquait une ambition : émerger sur la scène nationale française au titre des « Français d’outre-mer ». Il n’était plus question de « vant a bèt-la ! » L’existence quotidienne autant que les espérances de la « communauté » devenaient un champ d’investissement politicien. Les buts de la démarche ne pouvaient pas être dévoilés d’une traite. Il a fallu passer par le « lanmèkannfènèg ! »[1] et le dévoiement de l’histoire au service d’objectifs bassement politiciens. Le couronnement sera l’élection de Viviane ROMANA, conseillère régionale socialiste de l’Ile de France, en 2010 et 2015. Les ambitions de l’épouse cachent mal celles de l’époux.

Aujourd’hui, l’émigration guadeloupéenne en France n’a plus qu’à se préparer à un nouvel assaut venant cette fois des « assimilationnistes de droite », car le travail de démantèlement de la conscience nationale a été rondement mené par les « assimilationnistes de gauche ».

La petite bourgeoisie issue des entrailles de notre terre de Guadeloupe confond le plus souvent des intérêts bassement égoïstes avec  la légitime ambition d’émancipation de l’ensemble de notre Peuple. Dans sa quête, la réussite personnelle, individuelle se métamorphose en stratégie collective et sème la confusion la plus regrettable. Par ailleurs, dans le cas étudié ici, l’une des sources de cette débâcle idéologique réside, sans conteste, dans l’influence qu’a eu sur ces cadres étudiants guadeloupéens des théories psycho-culturelles inspirées de l’expérience  juive par Tobbie NATHAN[2], thérapeute formateur de V. ROMANA.

On ne peut que souscrire à cette pensée de Karfa DIALLO[3] : «… le problème mémoriel français continue de générer un savoir émotionnel obsédé par une mémoire de la Shoah qui a réussi à s’ériger comme modèle incontournable de lecture des tensions républicaines.»

Nous sommes devant une problématique franco-Française. Soit ! Il y a certes peu à en sortir du point de vue du « patriotisme révolutionnaire guadeloupéen« , mais qualitativement il est d’un grand intérêt, pour qui veut comprendre les questions qui se posent aux Peuples , dans la Caraïbe.

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Ce volet 3 met fin à la réflexion sur « SR : le fait… une grève de la faim  ! »

NB – Je n’ai pas l’habitude de m’exprimer à propos des actes des uns et des autres (cf. depuis plus de 25 ans, les divergences qui ont marqué le « mouvement patriotique en Guadeloupe« ), mais SERGE… est un « petit frère ! »qui a perdu le sens des choses justes… Alors !…Pardonnez moi !

Bonne relecture …

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[1] Comité Marche du 23 mai1998  : « Lanmèkannfènèg : Lanmè (l’océan) — Kann (canne à sucre) — Fè (les chaînes) — Nèg (Nègres). Nous avons créé ce mot en l’an 2000, quelques mois après la naissance du CM98. Il symbolise les 4 éléments que nous considérons comme déterminants dans la création des descendants d’esclaves de la Guadeloupe et de la Martinique. En disant que nous sommes des Lanmèkannfènègs, nous voulons signifier que nous sommes des descendants d’esclaves assumant pleinement cette identité. »

[2] Professeur, écrivain représentant de l’ethno-psychiatrie en France.

[3] Consultant (cf. intelligence mémorielle). « Je ne suis d’aucun bord. Je ne suis encarté nulle part. Je veux avant tout rester un homme libre », dit-il, après qu’il ait été proche des Socialistes, comme les ROMANA. Il fonde son premier mouvement à propos de la mémoire en 1998.

Serge ROMANA : le fait… une grève de la faim !

Volet 2

Que signifie donc cette grève de la faim ?

Evidemment, ce n’était pas la meilleure façon de montrer des « muscles ». Pourtant, c’est une autre manière sans doute de « fè goj ! ». On peut s’interroger sur l’origine de la souffrance qui conduit à une telle extrémité personnelle. Il ne faut pas laisser croire aux gens qu’il s’agissait d’une sorte de ras le bol d’avoir perdu du temps, lors des multiples rencontres ayant pour but d’expliquer, et encore expliquer… au petit peuple…et pour qu’enfin le Sénat ne daigne même pas prendre en considération cette démarche. Ce ne pouvait être que le rejet d’un déni républicain, explique l’acteur ! Alors il s’insurge publiquement. Et, il pousse un grand « cri de révolte contre la trahison d’un des nôtres [1]

En comparaison de ce que disait Serge ROMANA, il y a environ huit mois sur une radio en Guadeloupe, à propos de la position patriotique, sa décision d’entamer une telle action nous semble plus que problématique. Il disait en effet[2] : « Mais… Hébé ! A ce moment-là, si on reste à répéter ça éternellement… mais éternellement ! Nous n’irons nulle part ! C’est catastrophique ce type d’idéologie. On ne peut pas faire un truc comme ça !» Il parlait de la position indépendantiste. L’émotion tient lieu d’argument. Mais, fort de son expérience personnelle, sans aucun doute, il n’hésitait pas à enfoncer le clou : « Ou bien vous prenez les armes et à ce moment-là, vous le dites clairement ! Mais n’agitez pas des révolvers en plastique ou en carton en gonflant des muscles… Des muscles ! On met une petite punaise dans les muscles et ça explose ! Il n’y a aucun muscle derrière. C’est de la posture. » De la posture, dit-il ! Il ne voyait que des simulacres partout. Les travailleurs qui luttent pour de meilleurs salaires et des conditions de travail respectant le Code du Travail, les jeunes qui déambulent à l’ombre des amandiers et autres flamboyants, sans se voir offrir une perspective décente afin qu’ils construisent leur avenir, « C’est de la posture !» Mais, se rendant compte qu‘il était sur la radio la plus écoutée du pays, il se reprenait : « C’est en fait des personnes qui souffrent. » Et, heureusement lui il sait de quoi ils souffrent : « Qui souffrent parce que justement eh ben, elles n’ont pas fait le travail qu’on a fait : de réconciliation avec leurs propres parents. Elles n’ont pas fait ce travail-là. Donc, c’est pour moi un faux chemin. C’est pour moi quelque chose qui ne va nulle part, qui nous fait perdre du temps. » Il aurait diagnostiqué l’origine de la souffrance de « ces gens ». Il aurait administré à nombre de personnes membres du CM98 le « seul remède » apte à les guérir ! Se réconcilier avec ses « propres parents ». C’est là que la magie opère semble-t-il : quand les uns sont exaucés au cimetière des esclaves de l’Anse Maurice, en Guadeloupe, on doit se réconcilier avec les autres, vivants à la tête des plus grosses entreprises en Guadeloupe et en Martinique. Il pensait avoir gagné du temps. En l’occurrence, c’est le temps qui l’aurait ainsi rattrapé.

Il s’interrogeait avec ironie sur l’opportunité de se battre, « Que voulez-vous faire d’autre ? On ne peut pas éternellement refaire le match… Il est fait le match, hein, il est terminé, que voulez-vous : Vous n’avez pas fait de révolution antiesclavagiste, les noms nous ont été donnés, nous sommes des enfants d’affranchis, c’est ça la réalité…  On ne va pas aller refaire le match de l’esclavage qui a 180 ans. Faut arrêter avec cette histoire !»[3]

Avec quelle histoire serait-on tenté de dire ? Chacun de nous porte avec soi sa « petite histoire » et le plus souvent elle prend des formes inattendues devant des proches, des intimes, voire des professionnels. Notre équilibre personnel dépend de notre capacité à la domestiquer, car elle dépeint pour une bonne part, notre quotidien. D’une façon générale, elle est partie de nous tant qu’elle ne se meut pas en toute liberté, prenant le dessus sur tout, y compris sur nous-mêmes.

Il y a l’histoire tout cours, qui selon l’assertion commune est plurielle. Elle comprend tout. Elle est diversifiée. Elle ne se laisse pas apprivoiser. On pourrait même dire qu’elle détermine tout, les personnes autant que les sociétés. La mise en esclavage des Africains à l’époque moderne fait partie des éléments constitutifs de cette histoire. Incontournable ! L’émotion peut vous conduire à vouloir la taire, l’enterrer, à ne pas l’enseigner aux enfants, rien n’y fera, elle émergera tel un iceberg au milieu de l’océan de nos actes supposés ou réels. Autrement dit, que ce soit par le biais de l’imaginaire ou par nos actes d’utilité quotidienne, elle est en nous et elle nous crée autant que nous la créons.

Il y a ensuite la discipline en elle–même qui est l’affaire de professionnels. En somme, tout un chacun de nous peut mettre en pratique les critères essentiels qui fondent la discipline : la référence aux sources (documents d’archives), l’esprit critique, l’honnêteté intellectuelle… Toutefois, il est souvent hasardeux de commettre des documents sans le recul nécessaire, c’est-à-dire les apports transversaux qui vous viennent par une longue pratique des archives. Aussi, croire qu’il suffit d’exposer un document parce qu’il existe, peut constituer une erreur monumentale, qui peut affecter durablement les mentalités. Il ne s’agit donc pas d’« arrêter avec cette histoire », mais d’être prudent, comme dans l’exercice de toute chose.

Aussi, lorsque d’aucun s’interroge sur l’opportunité de la proposition du CM98, il n’y a pas lieu de voir que de mauvaises intentions. Selon le courant d’opinion des intéressés, il faut distinguer des points de vue divergents, en l’occurrence, il y a les « républicains », les « potentats du système » d’un côté, et les « patriotes » de l’autre.

Les premiers sont à la recherche de l’équilibre le plus relax possible dans l’exercice de la citoyenneté française. Chez nous, ils sont assimilationnistes. En France, ils sont intégrationnistes. Assimilationnistes ou intégrationnistes, leur point de vue sur la question de la dualité « héros » et « victimes » dans la problématique de l’esclavage n’est pas forcément uniforme. Serge ROMANA est intégrationniste (fils d’esclaves au sein de la République…) et Félix DESPLAND est assimilationniste (la Guadeloupe, c’est la France…), pourtant, ils sont tous deux à l’origine de la controverse actuelle concernant le choix d’une date. Mais, au-delà de l’opposition entre ces deux approches à l’origine de cette grève, nous retrouvons des  « assimilationnistes réactionnaires », partisans du développement des liens de suprématie de la « race blanche ». En outre, il y a des « assimilationnistes progressistes », partisans d’une France respectueuse de la diversité. Ces deux courants sont pétris dans un fidéisme colonial qui n’a pas d’égal dans l’histoire contemporaine : la France a une mission civilisatrice ! Serge ROMANA a depuis une année le vent en poupe afin de réaliser une alliance entre ces deux courants. L’annonce de la création de la Fondation pour l’Esclavage en est la plus directe illustration. Il y a d’autres initiatives du même genre en France, notamment celle des Socialistes avec à sa tête Lionel ZINSOU. Dans l’ensemble elles cherchent toutes à pérenniser la domination française, soit sur ces possessions coloniales actuelles ou tout simplement en redynamisant les liens de subordination avec des peuples Africains. Les uns et les autres sont dans une logique mémorielle qu’ils cherchent à matérialiser (Mémorial Acte en Guadeloupe, projet d’un monument en France…) ; ils sont tous d’accord pour édifier des monuments et fixer dans le calendrier des moments de célébration de la mémoire républicaine : une ou deux dates, cela ne revêt qu’une importance secondaire, sauf du point de vue de l’égo chez les uns, ou de la référence à des principes aussi idéalistes que creux, chez les autres.

Ni les uns, ni les autres ne sont préoccupés par la situation réelle des Peuples colonisés ou néo-colonisés. Ce sont les « patriotes révolutionnaires » qui ont mis au cœur de leurs actions la conscientisation des masses. En Guadeloupe, particulièrement, ils ont répondu depuis près de vingt ans à l’offensive assimilationniste par une démarche collective conceptualisée en une formule ramassée : «  Fè Mémwa Maché ! Fè Konsyans Vansé !»[4]

La question de la mémoire est posée d’une manière dynamique, en marche, ce qui n’a pas manqué d’aboutir inéluctablement à un changement radical de l’état d’esprit de nombreux Guadeloupéens face à la question du territoire, d’où « La Gwadloup sé tan Nou ! La Gwadloup apa ta Yo ! ». L’histoire est investie tel un champ de connaissance de soi, du point de vue collectif et non familial ou individuel. Seule cette approche rend possible l’accès à un épanouissement personnel, individuel. Pour cela, il faut du temps.

C’est cette opposition idéologique et politique qui peut conduire à une pleine compréhension de la « crise » qui vient de secouer l’émigration guadeloupéenne en France. Cette grève qui se termine comme elle avait commencé est l’expression d’une grave crise, une rupture du temps, qui est en train de nous signifier qu’un profond renouvellement des forces est en cours. Les émigrés guadeloupéens, « fils d’esclaves », « républicains et Français » ont pris vingt ans pour dire au monde leurs espérances[5]. C’est fini ! Ce n’est pas quelque chose qui commence ! C’est un temps qui aujourd’hui appartient au passé. Terminons ce volet 2 sur ces mots d’un militant du MOUVMAN NONM :

« A nous l’avenir !

Aux forces de progrès ! Aux anti-colonialistes ! Aux ant-impérialistes !

A bâtir un nouvel avenir pour les Caribéens ! »

 

 

NB – (Prochaine parution dans 3 jours ; Volet 3)

[1] Outre-mer-news.fr, 14.01.2017.

[2] RCI, du 24.05.2016, repris par CREOLENEWS du 02.06.2016.

[3] CREOLEWAYS, 02.06.2016… Le Magazine des dynamiques créoles…

[4] cf. les mouvements initiés par FOS É BALAN (dynamique de reconstruction entamée au sein de l’UGTG et réunissant des Membres du syndicat et des patriotes non salariés), puis par l’UGTG, MOUVMAN NONM à partir de mai 2001 (affaire Michel Madassamy)…

[5] A vouloir parler en notre nom à TOUS, ils nous fait perde du temps !

Serge ROMANA : le fait… une grève de la faim !

Volet 1

Venons-en au fait.

Afin d’éclairer notre propos qui se fonde sur une réflexion socio-historique, nous aborderons ce premier aspect de notre développement en examinant les affirmations de l’auteur de la grève, celles de ses proches et les conditions de l’environnement socio-politique de son acte.

A un journaliste de 97LAND[1] qui demandait à Serge ROMANA, que se passe-t-il ? Voilà ce qu’il répondit : « Nous pensions être arrivés au terme d’une lutte de vingt ans. L’assemblée nationale a voté en octobre une modification des lois sur la commémoration : ils ont enfin reconnu les morts de nos familles et deux dates ont été déterminées au niveau national. Cela ne change rien pour les dates spécifiques pour la Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte, mais le message était clair. Le 10 mai, on célèbre les combattants et la République, le 23 mai nos familles victimes de l’esclavage, ceux qui ont souffert.»[2]

Que faut-il comprendre dans chacune des deux dernières formules d’une telle réponse ? « Le 10 mai, on célèbre les combattants et la République », c’est la première, et puis, « le 23 mai nos familles victimes de l’esclavage, ceux qui ont souffert », c’est la seconde.

Doit-on croire que les combattants ce sont ceux-là qui n’ont pas souffert de l’esclavage, mais ont milité, lutté pour que cesse une telle indignité humaine ? On ne sait pas trop. Cela pourrait inclure toutes les bonnes âmes abolitionnistes (humanistes, francs-maçons…) et tous les défenseurs de la République. Il faut entendre peut-être que les Ignace, Delgrès, Palerme, Solitude et autres « héros » de notre histoire y trouvent eux aussi leur place dans la république « réconciliée ». Dans l’histoire de la Guadeloupe contemporaine cela fait un mélange assez hétéroclite. Pour ce qui est de la seconde formule les termes sont très clairs « nos familles, victimes de l’esclavage, ceux qui ont souffert »… Il faut croire qu’on y trouve deux approches : l’une combattante, républicaine, l’autre victimaire, doloriste.

Dans l’histoire d’une façon générale, jamais il n’a été question d’envisager la problématique servile sous un tel angle de vue. Qu’il s’agisse de l’esclavage dans l’Antiquité ou de l’esclavage à l’époque moderne, les historiens n’ont jamais eu l’idée de fonder la mémoire de la chose autant que l’histoire de cette pratique sociale sur une dualité telle que l’on vient de l’exposer : d’un côté des « héros » et de l’autre des « victimes ». On pourra s’interroger sur les contingences qui ont produit un tel agencement dans l’esprit des dirigeants du CM98. Le fait « grève de la faim » est posée sur cette base par l’acteur lui-même comme indubitable : vous êtes pour ou contre !

Toutefois, à entendre Viviane ROMANA[3]il ne fallait pas se tromper, il s’agissait de la réponse adéquate à « un hold-up démocratique » qui ne prenait pas en compte les intérêts bien compris des « héros » et des « victimes », tel que l’envisageaient le CM98 et le CNMHE[4]. Il nous fallait admettre que « apa on blan ki fè nou sa ! » Donc « ce n’est pas possible » que la « trahison vienne de l’un d’entre nous ! ». Enfin, comme elle le disait au journaliste juste le jour du démarrage de la grève de la faim de Serge : « je ne suis pas inquiète, il m’a appris à ne pas être inquiète…s’il y a la moindre défaillance au niveau de sa santé, il arrêtera la grève de la faim… il souffre d’un peu de tension, mais … je crois qu’il tiendra…»

Le conseil d’administration de l’association CM98 aurait entériné la décision de son président après que l’épouse de ce dernier eut donné son accord au petit matin dit-elle, en ce 13 janvier. Il faut donc conclure que nous sommes devant un acte personnel, certes, mais partagé par un groupe qui fait corps derrière son président.

Mais, quelle était, à priori, la portée envisagée pour un tel acte ? Quelle était la procédure prévisible ?

L’Assemblée Nationale française s’est prononcée en octobre dernier en première lecture, et a construit un texte de 116 articles sur l’Égalité réelle outre-mer. Les discussions en commission au Sénat ont fait leurs oeuvres et cela a réduit le même texte à 88 articles. L’un des multiples articles, le 20A a été supprimé à la demande du sénateur d’origine guadeloupéenne, Félix DESPLAND. Telle serait l’origine de la colère de Serge ROMANA.

En vérité, lorsqu’il indiqua qu’il maintenait sa grève jusqu’à la reprise des discussions au Sénat, on a le droit de se demander s’il avait l’intention de poursuivre son mouvement quelle que soit la décision de celle-ci. Plus précisément, la navette entre l’AN et le Sénat, ne dépasserait pas une semaine. C’était prévisible. Qu’allait-il se passer ? A quel stade de la procédure pouvait-on attendre une réponse satisfaisante selon Serge ROMANA ? Chez ce dernier c’est la reprise de l’article 20A qui était visée. Pour en être fixé il fallait attendre quelques jours. Primo, la grève de la faim était à durée déterminée, 5 à 6 jours. Secondo, à partir de là (mercredi 18), en cas de décision positive, il arrêterait sa grève. En cas de réponse négative du Sénat qu’allait-il faire ? Voilà ce qui conditionnait, dans un premier temps, l’accueil de la nouvelle. Aussi, l’annonce de cette grève s’apparentait à « une posture » et non à un acte d’une indicible bravoure, car il n’y avait pas d’incertitude absolue sur sa durée. Or, la nouvelle est tombée en quelque sorte dans l’opinion guadeloupéenne, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, avec les apparences d’une nouvelle « tragédie », en résonnance, à 1975[5] et à 1985.[6]

Le fait semble bien établi dans une déclinaison toute simple : engagement-action et paroles de l’acteur ; l’opinion de ses proches, et enfin l’évocation des effets de l’environnement immédiat. Tel se termine le volet 1…

Prochaine parution dans 3 jours (Volet 2)

[1] 97LAND, 16.01.2017.

[2] Idem, 97LAND, 16.01.2017.

[3] Outre-mer-news. fr, 14.01.2017

[4] Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage, instituée en 2004, par Jacques CHIRAC. Il est présidé d’abord par Maryse CONDÉ, puis par Myriam COTTIAS et aujourd’hui par Frédéric RÉGENT.

[5] Grève de la faim du Père Chérubin CELESTE, décédé le 12 janvier 2017.

[6] Grève de la faim de Georges FAISANS.