« OUTRE-MER !  » : De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ (4)

3 –Avec la seconde abolition de 1848 : entame d’un périple inachevé…

a) Libérer la force de travail de l’esclave… mais, il s’agit d’un « nouveau citoyen »!

En effet, le décret du 27 avril 1848 proclame une nouvelle abolition de l’esclavage, sous la condition d’une indemnisation des maîtres (art. 5). Du coup les « nouveaux libres » acquièrent la « citoyenneté » par procuration. La république les achète à leur maître. Ils ont chacun un prix[1]… Cette « citoyenneté » acquise par indemnisation des pwofitans inaugure un processus paradoxal. L’indemnisation est un marqueur d’inégalité de valeur marchande. Pour un même individu dit « nouveau libre », il aura coûté x francs alors qu’il a accès, dès 1848, à la candidature en tant que député de la Nation française.[2] Toutefois, la question qui se pose dès l’entame de ce périple est la suivante : quelle est la finalité de ce geste ?

Tout d’abord, il s’agit de réaffirmer la pensée selon laquelle la loi, telle que nous l’avons montrée à propos de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est la résultante d’un rapport de force. Une classe sociale, voire un groupe social, parvient au pouvoir en imposant sa vision des choses, parfois même il n’a pas besoin de détenir toutes les rênes du pouvoir pour faire valoir sa façon de voir l’ordonnancement de la vie sociale. Il n’y a donc pas de droits, à priori, naturels, mais des situations de rapport de force sur un plan politique, économique et social qui se traduisent par des affirmations de principe juridiquement et subtilement élaborées : ce sont des lois.

A la suite de la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, les territoires directement affectés par cette décision basculeraient, selon certains experts, dans une situation post-esclavagiste. Qu’est-ce à dire ? Dans tous les cas, sur le plan diplomatique, politique, la métropole garde la main et dicte les lois qui seront appliquées localement. Sur le plan culturel, social une minorité ethnique domine et la majorité, souvent composée de descendants d’esclaves et d’engagés Africains et Indiens. Sur le plan économique, rien ne change. De là, l’évolution de leur situation propre sera fortement conditionnée par cette marque post-esclavagiste. C’est peu dire.

b) Pour une sociologie post-esclavagiste

Dans les colonies, la nouvelle de l’abolition de l’esclavage parvint assez rapidement, en tous les cas, bien avant l’arrivée du décret. En Martinique le 23 mai, l’abolition est proclamée suite aux soulèvements du 22. Le 27 mai, alors que la situation est plus calme, le gouverneur de la Guadeloupe proclame l’abolition générale. Fin mai, l’île de La Réunion est enfin mise au courant, mais le gouverneur attend le 20 décembre pour appliquer les décrets. Ce n’est que le 10 juin que le gouverneur de la Guyane prend la même décision (avec effets au 10 août)[3]. L’historienne Myriam Cottias en analysant cette période remarque que, « l’affirmation du lien social, désigné en 1848, dans les colonies antillaises, par les concepts de « fusion sociale », de « réconciliation », d’« oubli du passé » et de « régénération sociale » devait résoudre tous les antagonismes qui divisaient la société. »[4] Des voix multiples vont s’élever de toutes les couches sociales afin de faire savoir l’opinion exprimée.

* Un homme de couleur libre

Le 27 février 1848, Auguste-François Perrinon, chef de bataillon d’artillerie de marine appelé comme commissaire général gouverneur de la Martinique par le gouvernement provisoire, s’adresse aux habitants des colonies en ces termes : « Bientôt il n’y aura plus aux colonies ni maîtres ni esclaves. Ce sont des citoyens nouveaux que la République va donner à la France […] Aux noirs nous recommandons la confiance dans les blancs, à ceux-ci la confiance dans les noirs, à toutes les classes la confiance dans le gouvernement. Aux uns, nous recommandons comme un devoir de bon citoyen le plus entier oubli du passé, aux autres, la préparation la plus sincère, la plus loyale à l’ère nouvelle dans laquelle nous allons entrer […] Patience, espérance, union, ordre et travail, c’est ce que je vous recommande à tous […] Que cette grande devise de la civilisation, ordre, liberté, fraternité, soit celle de tout le monde, noirs, jaunes et blancs.»[5]

* Un Béké

Chose encore plus significative de l’état d’esprit colonialiste c’est la référence à l’histoire chez Husson, béké, directeur de l’intérieur de la Martinique, qui s’adressant à la foule des hommes de couleur, à Saint-Pierre, s’exclame : « Vous savez qu’il y avait déjà une république anciennement, elle avait essayé d’abolir l’esclavage : vous savez qu’il n’y avait plus d’esclaves à la Guadeloupe ni à Cayenne ; mais faute de savoir se conduire, ils ont fini par redevenir esclaves. Vous ne voulez pas faire comme cela ? (Non ! non ! répond la foule) Eh bien ! alors il faut m’écouter, il faut vous taire, car si vous n’avez pas la patience de vous taire en ce moment, comment voulez-vous que je crois que vous aurez la patience d’attendre la liberté.»[6]

* Le ministre de la Marine et des Colonies

Une circulaire ministérielle datée du 7 mai 1848, portant instructions pour l’exécution du décret du 27 avril 1848, signée François Arago,[7] ministre de la Marine et des Colonies stipule : « A partir du jour de la libération générale, les esclaves deviendront des citoyens français. Les décrets organiques dont celui de l’abolition est accompagné ne pouvaient donc faire et ne font effectivement aucune distinction entre les classes, aucune exception au principe de la liberté et de l’égalité sociale […] » Vous devez également engager les marrons à descendre de leurs mornes. Ils deviendraient coupables s’ils persistaient à occuper des terres qui ne leur appartiennent pas et à s’isoler d’une société qui ne voit plus dans tous ses membres que des frères égaux […]. Salut et fraternité. »

* Opinion prêtée à une « séditieuse » Guadeloupéenne

Et, le discours officiel attribue volontiers, en Guadeloupe, à Marie-Léonard Sénécal, accusée d’incitation à la guerre civile et de complicité d’incendie (actes séditieux, dit-on !), des propos très tendancieux : « Vous connaissez Saint-Domingue, aurait-il dit aux nouveaux affranchis. Eh bien, il faut que la Guadeloupe soit comme Saint-Domingue ; tant qu’il n’en sera pas ainsi, ce seront les blancs qui seront les chefs, qui auront les places, et qui gouverneront. Cela ne peut pas durer, il faut que la couleur prenne le dessus. Mais je vous le dis : cela ne tardera pas ; la Guadeloupe viendra comme Saint-Domingue.»[8]Chez les gouvernants, la radicalité semble convenir à cette île rebelle, dont les militaires avaient osé prendre les armes contre la France, contre la République esclavagiste en 1801-1802.

* Deux approches totalement différentes

Dès l’élaboration de la loi d’abolition, dès le traitement des premières poursuites judiciaires concernant le comportement des « nouveaux citoyens » face à l’ordre public, une nouvelle grille de valeurs est imposée officiellement. Il s’agit de comprendre comme le veut, la voix officielle, la loi et son application. Toutefois, deux termes marquent les audiences des institutions judiciaires nouvellement créées, « devant les jurys cantonaux : la terre et le salaire.»

« La case et le jardin attribués aux esclaves par le maître sont revendiqués, après l’abolition, comme propriété inaliénable. De nombreuses rumeurs circulent aussitôt, formant un cadre d’expression du politique pour les nouveaux affranchis. Dans leurs premières demandes, il apparaît que l’émancipation fut reçue comme la reconnaissance d’un droit à la propriété des terres et des cases : les nouveaux affranchis les revendiquent au nom de la justice, de la légitimité et de leur propre passé d’esclave sur l’habitation. Cette exigence était justifiée tant par la sueur versée sur la terre qu’ils avaient travaillée que par le fait que ce lieu territorialisait leur identité.»[9]

Le discours officiel est pour le moins très optimiste, mais dans la réalité, l‘historienne M. Cottias perçoit une situation bien plus complexe : « Dans cet entre-deux politique, on assiste à une extériorisation collective des émotions qui s’arc-boutent sur une servilité appartenant légalement au passé mais encore vécue quotidiennement, sur des oppositions ancestrales empreintes de violence, de domination arbitraire et de mépris. Alors que les affiches et les journaux rapportaient l’histoire de la révolution et « du peuple victorieux » de Paris, ceux des colonies publiaient encore la vente par adjudication d’esclaves attachés à des habitations et la liste d’esclaves marrons détenus à la geôle. Les populations coloniales étaient requises de ne plus combattre ou défendre la liberté mais, au contraire, de la préparer et de l’organiser tandis que les derniers esclaves étaient affranchis par ordonnances.»[10]

Les premières années furent extrêmement complexes et décisives. En effet, « C’est ainsi qu’entre 1848 et 1852 le premier paradigme de la liberté ne trouvait pas d’issue : face aux droits positifs, le droit d’usage et l’invocation de la justice par les travailleurs n’étaient pas reconnus, infléchissant leur conception de la citoyenneté.»[11]

Car, (…)les différends du passé exprimés dans le cadre des habitations, des lieux de vie, de production et de confrontation entre « esclaves » et « maîtres », transformés par l’émancipation en « travailleurs » et « propriétaires ». Le droit et son exercice dans la justice devaient maîtriser les violences de la mémoire et effacer les règles de la domination injuste « en construisant un univers soumis à une contrainte de justification, c’est-à-dire un univers dans lequel la rationalité des conduites peut être mise à l’épreuve par la critique[12]

En à peine, quatre à cinq années, de nouvelles bases de domination sont posées dans la relation « colonisateurs–colonisés ». Elles servent de fondation à un nouveau projet : civiliser les Peuples arriérés ! Et, si la situation des « engagés » Africains, Indiens, mais également des Annamites, Chinois, Japonais…, entre autres, avait changé entre 1850 et 1895, par rapport à ce qu’était celle des anciens esclaves, nous pouvons affirmer que les immigrés de toutes les origines étaient victimes d’une nouvelle offensive socio-rationaliste par lequel les préjugés « raciaux » étaient réactivés à travers des thèses prétendument scientifiques qui dominèrent l’Europe de la seconde moitié du XIXe siècle[13]. Dans les colonies françaises, la seconde abolition de l’esclavage ne tempérait en rien les présupposés ethniques introduits dans la construction initiale des sociétés coloniales. La « mission civilisatrice de la France » est au cœur du projet de la IIIe république (1871).

c) La réglementation du travail au lendemain de 1848

Au lendemain de l’affichage du décret d’avril 1848 à des dates différentes, dans les « quatre vieilles colonies «  de Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion, la hantise des commissaires de la République c’est l’organisation du travail. Aussi, dans chacun de ces territoires, la mise en place d’une organisation drastique du déplacement et de l’occupation journalière des « nouveaux libres » devient la principale source des mesures à mettre en œuvre afin de garantir à chaque colonie la « sécurité et la prospérité ».

En Réunion d’abord, l’arrivée de Joseph, Napoléon, Sébastien Sarda-Garriga, le 13 octobre 1848, sur le navire l’Oise, ne rassure pas les colons de la place, qui dès le mois de juillet s’étaient réunis afin de faire barrage à la mesure d’émancipation décidée par la IIe république. Toutefois, le commissaire fraichement débarqué se montre très ferme et après avoir enregistré le décret auprès de la cour d’appel le 19 octobre, publie le 24 du même mois l’arrêté organisant le travail des « nouveaux libres ». Il est fait obligation à tous les « nouveaux citoyens » de contracter un engagement personnel avec un employeur, et d’être porteur d’un livret matérialisant le dit engagement. Les contraintes sur la personne sont quasi identiques à celles de la période précédente hormis celles concernant le statut de la personne elle-même.

Mais, c’est le décret du 13 février 1852, pris par Napoléon III, qui satisfait les colons demandeurs d’une contrainte sur la force de travail. En particulier, une distinction est introduite entre les travailleurs : ceux qui auront un engagement de plus d’une année et ceux qui ne disposeront que d’un an de contrat, travailleurs à la journée ou à la tâche et les « vagabonds ».

En Martinique, l’arrêté Husson du 10 septembre 1855 est la mise en application du dit décret. Il s’agit de contraindre les corps.  A l’article 70, il est dit : « Les amendes, ainsi que les condamnations aux frais et dépens prononcées par les tribunaux de police, seront converties de droit en travail à la journée ou à la tâche, à défaut de payement dans la quinzaine des premières poursuites ».

En Guadeloupe, le 2 décembre 1857, M. Touchard, gouverneur, et M. Husson, directeur de l’intérieur, prennent un arrêté réputé plus draconien que ne l’était celui de Guesdon en Martinique.

La citoyenneté est accompagnée par la servilité.

__________________________________________________

Notes

[1] Cécile ERNATUS, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? » ; Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, Numéro 152, janvier–avril 2009.

a) Leur nombre : 74.447 en Martinique, 87.087en Guadeloupe, 12.525 en Guyane, 60.651 en Réunion, 10.350 Sénégal, 3.500 à Sainte- Marie et Nossibé.

b) Quantum définitifs en francs selon les colonies :

Colonies                     Numéraire compris                         Numéraire non compris

Guadeloupe                         470,29                                              447,28

Guyane                               619,32                                               589,32

Martinique                         430,40                                               409,98

[2] C’est le cas de Louisy Mathieu, d’origine africaine, en Guadeloupe. Il est élu aux côtés de Victor Schoelcher et le blanc-créole Charles Dain.

[3] Wikipédia.

[4] Myriam Cottias, « L’oubli du passé contre la citoyenneté », Revus des Annales, 59e année, 2004/3.

[5] Journal officiel de la Martinique du 26 mars 1848, in Myriam COTTIAS, CAIRN Info, Genèses, n°66, 1/2007 ; « Ces « hommes dangereux » de 1848 », L’amnistie à l’épreuve de l’abolition de l’esclavage.»

[6] Idem

[7] Idem, Ministre de la Marine et des Colonies.

[8] Ibidem, Cour d’Assises de la Guadeloupe, actes d’accusation, séance août 1851.

[9] M. Cottias, « Droit, justice et dépendance dans les Antilles françaises (1848)1852) », Revue des Annales, 59e année, 2004/3.

[10] Myriam COTTIAS, « Ces « hommes dangereux » de 1848 », L’amnistie à l’épreuve de l’abolition de l’esclavage. CAIRN Info, Genèses, n°66, 1/2007 

[11] Idem

[12]M. Cottias, « Droit, justice et dépendance dans les Antilles françaises (1848)1852) », Revue des Annales, 59e année, 2004/3.

[13] Thèses racistes de Gobineau et…. etc.

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« OUTRE-MER ! » : De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ (3)

2 – Le premier accès à la « citoyenneté » des « esclaves » dans
les colonies françaises
C’est à la fin du mois d’août 1793 que Sonthonax et Polvérel,
représentants de la France à Saint-Domingue, accordent à la réalité du
terrain en faveur des « esclaves », une portée législative, en proclamant
l’abolition de l’esclavage. La puissance du mouvement fut telle que,
malgré les tentatives de Leclerc qui parvint à entamer une guerre de
pacification de la colonie en 1802, seule l’érection de l’indépendance
d’Haïti, mis fin définitivement à l’esclavage.
En juin 1794, la Guadeloupe est la deuxième colonie qui
bénéficie de ce qui apparaît aux yeux des Français, telle une
mansuétude, pourrait-on dire, mais en réalité il s’agit d’une mesure ayant une valeur stratégique : contenir l’assaut des  Anglais. En effet, V. Hugues et Chrétien,
chargés par la Convention de porter le décret du 4 février 1794 qui
abolit l’esclavage, parviennent à vaincre les troupes anglaises grâce aux
forces serviles mobilisées du fait de la promesse qui leur a été faite
d’être libres en cas de lutte contre l’ennemi héréditaire de la France. La
proclamation de la première abolition de l’esclavage faite le 6 juin 1794,
sur la Place de la Victoire, à Pointe-à-Pitre, reste encore vivante dans la
dénomination du lieu qui a été le témoin de l’événement.
Il n’y alors que des « citoyens » en Guadeloupe. Pendant huit
années consécutives, la colonie de Guadeloupe ne compte que des
« citoyens Français », quelle que soit la couleur de leur peau. Le
principe de la « citoyenneté » est posé sur le territoire de l’archipel sans
que les réalités quotidiennes connaissent un bouleversement
révolutionnaire. En effet, certains métiers sont exercés par des colons
français, d’autre par des anciens esclaves. Le respect est dû à tous ceux
qui portent la couleur privilégiée ou qui tire leur origine de la dite
couleur. Il s’agit d’une « citoyenneté altérée », c’est-à-dire composée de
la reconnaissance de principes républicains et des discriminations
reconnues comme partie intégrante d’un équilibre socio-politique et
ethnique. Les principes recèlent l’innovation, voire le progrès pensent
certains, et c’est ainsi. Malheureusement, il est simplement admis que la
réalité sociale évolue plus lentement que ne le font les principes :
atteindre un certain équilibre entre les deux, réclamerait de la patience.
Il faut savoir attendre ! Surtout de la part des « nouveaux citoyens »
pensent les plus sages.
En 1802, on assiste à un véritable cyclone politique, social et
ethnique. C’est le retour à l’état antérieur à 1789. Bonaparte ayant
conclut momentanément la paix avec les Anglais, estime qu’il est temps
de remettre les « nègres » en leur « état naturel », d’êtres soumis.
L’esclavage est rétabli par l’arrêté Richepance du 16 juillet 1802. La
citoyenneté-nationalité acquise en 1794 est remise en cause.
Cette « citoyenneté » conditionnée par la couleur de la peau est
certes républicaine, mais coloniale. Il faudra attendre la seconde
république de 1848, pour une nouvelle évolution du statut des personnes
à peau noire, d’origine africaine.

« OUTRE-MER » ! De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ … (2)

I – « CITOYENNETÉ » à la « FRANÇAISE »
*
Le principe de la « citoyenneté » est affirmé en 1789, lors du début de la révolution française. Il consiste à proclamer contre la réalité monarchique du « sujet », la réalité républicaine du « citoyen ». Ce choix explicite d’une nouvelle relation politique et sociale consacre, en fait, une transformation en profondeur de la vie économique, à savoir,
une nouvelle répartition des richesses et du pouvoir. Et, cette réalité totale, transversale prend sa forme politique ultime à travers une « constitution ».
Il s’agit d’« une utopie commencée en 1793 par la 1ère République, se proclamant une et indivisible et proclamant au genre humain et aux colonies lointaines que ses valeurs étaient la liberté, l’égalité et la fraternité.»1
En effet, la bourgeoisie française bénéficie, entre le XVIIe et le XVIIIe siècles, de la colonisation de certaines îles des Caraïbes, de l’océan indien et du Pacifique, de certains comptoirs sur les côtes occidentales africaines, de certains territoires d’Amérique du sud… pour multiplier sa richesse financière. Sa puissance économique renforcée
par les bénéfices exorbitants extraits dans les colonies par le commerce triangulaire, et accumulées notamment dans des villes portuaires (Nantes, Bordeaux, La Rochelle…), sont à la base de ses ambitions politiques.
L’aristocratie, la classe des seigneurs-propriétaires fonciers, voit l’un des fondements de sa domination sur les autres classes (le privilège de la naissance en système féodal !) être ébranlé par la vivacité du développement de la bourgeoisie.

1 – L’érection du « citoyen »

A la fin du XVIIIe siècle, la question de la « citoyenneté » est au coeur de la transformation politique et sociale attendue depuis que les produits issus des colonies et de l’industrie naissante ont assuré à la classe bourgeoise la suprématie dans la circulation des richesses au sein de la population des villes notamment. Sa puissance financière lui permet, certes, l’achat de titres aristocratiques (Comté, Chevalier…),
mais, les difficultés financières de la monarchie française, la place au premier rang, en tant que porteuse d’une alternative, à la résolution de la crise économique et financière qui sévit dans la royaume de France, dès les années 1788-89. Le printemps 1789 marque le premier épisode d’un long changement par la révolution.
La combinaison entre crise économique, crise financière, crise sociale et crise politique, avant l’année 1789, s’était traduite en Angleterre (1688), d’une part, mais aussi dans les treize colonies anglaises d’Amérique du nord (1784), d’autre part, en bouleversement
révolutionnaire. Dans le cas français, la réponse à la situation amorcée le 5 mai 1789, lors de la réunion des Etats Généraux, sera explicitement donnée par quatre événements majeurs : 17 juin, instauration de l’Assemblée Nationale Constituante (pour le vote par tête et non par Ordre !); 14 juillet, prise de la Bastille ; 4 août, l’ANC vote la fin des « privilèges féodaux ! » ; 26 août, l’ANC vote la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen »…C’est le début de la Révolution bourgeoise française.

a) Que dit la déclaration ?

« Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme(…) En
conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen.

« Article 1er – Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en
droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
Article 2 – Le but de toute association politique est la conservation des
droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté,
la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.
Article 3 – Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation.
Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.
Article 4 – La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à
autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de
bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la
jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.
Article 5 – La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la
société. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et
nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas. »

Qu’il puisse exister et susciter des commentaires et/ou refondation pertinents quand à son originalité, il n’y a aucun doute ! Mais, que nous la considérions comme irremplaçable, indépassable, solennelle dans sa portée universelle, voire intemporelle, Non ! C’est là précisément son talon d’Achille.

b) Des « droits naturels » ?

Que peut vouloir dire, « les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme » ? L’homme a-t-il des « droits naturels » ? Nous pensons, en effet, que l’homme ne dispose pas « naturellement » de quelque droit que ce soit. D’abord, le « droit » n’est qu’un concept social, historique, non naturel. Attribuer à la « nature » la faculté de potentialiser des « droits » est pure réduction de la vision de choses à la « mesure de l’homme » (anthropomorphisme). S’il est vrai que l’homme dispose, à sa guise, de
l’ordonnancement de ses créations sociales, il croit pouvoir le faire en ce qui concerne les entités naturelles qu’il compare à ce qui se fait au plan historique. De fait, il ne se préoccupe que secondairement de ce que la nature a établi dans son environnement. Il agit, il nomme et juge. Aussi, l’homme s’arroge-t-il des « droits » au nom de la « nature » à qui il ne reconnaît que le fait d’exister. En réalité, la « nature » ne peut avoir de
« droits naturels » puisque cette création est humaine et non naturelle. Autrement dit, ni la nature, ni l’homme ne possède, naturellement de droits. C’est l’homme doué de sa capacité de vivre en société, qui seul peut décider, de leur attribuer des « droits », aussi bien à l’homme même, qu’à la nature, du reste. Ce qui aujourd’hui encore reste
problématique à bien des égards.

A la fin du XVIIIe siècle, certains auteurs traduisent avec malice la tournure opportune des transformations en cours, sur le plan social, économique et politique, principalement au profit de la bourgeoisie. Louis, Sébastien Mercier fait dire à l’un de ses personnages, la
bourgeoise Mme Dortigni, dans sa pièce intitulée, L’Habitant de la Guadeloupe : « Cela est bien philosophiquement dit ma soeur ; mais il y a dans la société des rangs, des classes, une subordination nécessaire ; vous en conviendrez. »2
Bien évidemment, cette réalité sociale s’appuie sur des deniers accumulés, au fil du temps, et le même personnage ne cache pas ses ambitions, ni celles de ceux de sa condition. En effet, elle rétorque à sa belle-soeur qui semble avoir l’âme aidante : « Des deniers que vous amasserez, vous pourrez bientôt en acheter une terre noble, et vous
moquer ensuite de tout le monde.»3  Des « droits » dont parle la « déclaration », ne nous semblent pas si naturels qu’on veuille nous le faire entendre, mais bien historiques,
sociaux. Les temps ont changé en France comme cela avait été le cas en Angleterre un siècle plus tôt, et comme cela avait été le cas en Amérique du nord, lorsque les Treize colonies anglaises ont accédé à l’indépendance (création des Etats-Unis d’Amérique), seulement cinq ans auparavant.

c) Dans le contexte de la société servile

D’une manière encore plus concrète, le Code Noir édité en 1685, par Louis XIV n’est pas abrogé par la dite déclaration des droits. Pourquoi ?
L’article premier nous indique qu’il s’agit de tenir compte de « l’utilité commune ». Pour le bonheur des uns (en l’occurrence donc, les esclavagistes, les hommes !), les « droits naturels » ne sont pas reconnus, en la circonstance, aux travailleurs d’origine africaine (ce qui justifie qu’ils restent esclaves !). Ce n’est donc pas là un fait de la
nature, mais bien un fait historique, un acte humain !

L’article 2 de la « déclaration » signale que le rôle de toute formation politique est, en conséquence, « la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme », ce qui signifie que toute initiative autre, doit être considérée hors la loi. Le « nègre marron » devient un dangereux personnage. Les rebelles du 21 octobre 1801 sont des « indépendantistes » qui veulent la ruine de la France. Dans le même ordre d’idée, il est dit que les « séparatistes du GONG » envisageaient de « porter atteinte à l’intégrité du territoire de la République ». Les jeunes Guadeloupéens accusés, dans les années 1980, d’être les responsables de « nuits bleues » deviennent ainsi des « terroristes ». Cette stigmatisation rappelle étrangement celle dont usaient les Nazis à l’égard des partisans sous l’occupation.

L’article 3 met l’accent sur la « souveraineté de la Nation ». Ce point est extrêmement pernicieux du point de vue de la pérennité de l’action collective. Car, si cette souveraineté borne l’action individuelle, en la soumettant expressément à la loi, elle ne garantit pas qu’il ne puisse se commettre des actes contre la volonté collective. Du coup,
c’est au nom de la collectivité que se trouvent commis des méfaits individuels. L’individu se sait protégé par le corps collectif, dans tous les actes par lesquels il peut dissimuler, masquer ses méfaits afin de se disculper. Les communautés brimées, les groupes opprimés auront, avec une telle approche, les pires difficultés pour faire reconnaître les forfaits qui les touchent.
Dans le contexte colonial, la « souveraineté de la Nation » peut être entendue comme la tyrannie, non pas d’un monarque, mais d’un collectif tout-puissant, (la majorité) affecté par toute évolution négative de sa propre puissance, donc de toute remise en cause de la domination exercée en son nom. La pratique de la terreur, la barbarie se justifie
comme par magie. La violence des guerres coloniales françaises (Indochine, Algérie, Cameroun) démontre, s’il en était besoin, la pertinence de ce propos. Il est sans doute plus facile de céder aux manipulations des lobbies coloniaux que de chercher, contre vents et marées, à s’opposer à l’action d’une minorité assurant à la collectivité
nationale française, par des actes de brigandage avéré, un statut de puissance mondiale, même de faible rang. Aussi, la liberté, la loi évoquées dans les deux articles suivants
ne sont que le reflet d’un rapport de force résultant du combat implacable que se livrent dominants et dominés. L’érection du « citoyen » est la traduction historique de la domination économique de la bourgeoisie vis-à-vis des aristocrates.

 

____________________

1 – Raoul Lucas, Mario Serviable, « La naissance et la mort d’une utopie : la départementalisation de Césaire (1946-1959) », Tribune libre in site Clicano-Clicazot, 19 mars 2018.   

2 – Pièce de théâtre : L’Habitant de la Guadeloupe (Comédie en trois actes) de
Louis, Sébastien MERCIER, éditée Chez Barba, Libraire, Paris en 1818 (jouée pour première fois à Paris le mardi 25 avril 1786 par des comédiens Italiens), Acte II, Scène X, page 39.
3 – Idem, Acte I, Scène 1, page 7.

« OUTRE-MER » ! De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ … (1)

Introduction

Notre préoccupation immédiate s’inscrit dans la recherche d’un éclairage sur le paradoxe que nous vivons, au quotidien, dans l’entreprise La Poste, en particulier, mais d’une façon générale, dans nos sociétés des RDOM, CTOM, voire carrément dans ce qui est dénommé « l’Outre-Mer » et qui, en réalité, demeure des restes d’un Empire colonial.

En effet, notre première interrogation porte sur l’opération de renforcement de l’encadrement « caucasien », alors même que depuis la création de SUD-PTT GWA, en 1996, nous insistons sur la nécessité de faciliter l’accès à l’emploi aux jeunes Guadeloupéens, soit par la voie d’une mutation, soit sous la forme d’un recrutement sur place, de l’exécution à l’encadrement. Ceci nous semble une mesure de salubrité publique, par le fait que depuis des décennies, plus de 60% des jeunes de 18 à 25 ans restent sans emploi. Si donc aujourd’hui, la direction de La Poste nous répond par l’ethnicisation de sa gestion de l’encadrement, il nous faut élucider les raisons profondes d’une telle perpétuation politique, à savoir, sa source, son fondement.

La seconde interrogation porte sur la réorganisation des services, en particulier, la distribution du courrier. Des critères élaborés dans des zones géographiques (banlieues de la région parisienne) qui n’ont rien de commun avec nos sections de commune, nous sont imposés dans le cadre de la réorganisation du temps de travail. Un cahier des charges est élaboré à Paris et communiqué dans nos directions locales pour exécution, point barre !

Enfin, la troisième interrogation consiste à nous demander pour quelle raison fondamentale faudrait-il que les nouveaux emplois qui nous sont imposés dans le cadre du renouvellement des métiers au sein de l’entreprise vise principalement le changement de comportement chez les usagers. Ils doivent se conformer aux normes nouvelles qu’introduit La Poste, sous le prétexte d’une modernisation des pratiques.

Ce qui semble un simple paradoxe peut s’avérer, pour certains d’entre nous et dans certaines situations, un véritable déchirement, entre ce que l’on croit et ce que l’on vit, entre des principes affirmés, voire vénérés, et la réalité brute, immédiate, qui nous brise toute élaboration positive de la conscience de soi : nous devenons des zombis !

*

La situation actuelle des DOM, des Collectivités Territoriales diverses, de l’Outre-Mer français, en général, comme la situation des anciennes colonies françaises d’Afrique fait ressortir des liens et relations qui n’ont rien à voir, philosophiquement, avec le respect que tout Etat, guidé par des principes républicains, doit à toutes les personnes considérées en tant que citoyen. En réalité, toutes les structures jouant un rôle de liant entre les deux parties (France et Outre-Mer) sont marquées du sceau de la domination coloniale de la part de la France. Ainsi donc, que ce soit au niveau individuel ou collectif, on assiste à une affirmation de principes citoyens (réputés républicains !) dominée par une réalité colonisatrice. De fait, la colonisation moderne s’est transformée en une sorte de système hybride, cherchant à concilier la volonté des colonisés de lutter contre les affres de la colonisation, à la détermination des colonisateurs de garder la relation dominants-dominés, sinon en l’état, mais dans une dynamique permanente de re-création de la pwofitasyon.

Autrement dit, le capitalisme occidental, à travers la mondialisation, à un stade transnational, n’abandonne aucunement le système initial, mis en place entre le XVe et le XIXe siècles, à savoir : un cœur d’entreprise créé dans un pays de l’Europe occidental, se nourrissant d’un réseau colonial conquis au nom d’un Etat, par la foi et les armes.

Sur un plan social, il s’agit d’un univers capitaliste qui entraine le dépérissement progressif d’autres systèmes concurrents, par exemple, le système familial de production dans les campagnes de l’Occident. C’est sur ce socle que se construit la démocratie, la citoyenneté moderne et l’organisation universelle actuelle.

La France n’est qu’un exemple dans la situation actuelle qui prévaut sur des territoires aussi divers que variés, en Europe, bien sûr, mais en Afrique, en Amérique, en Asie…

Ces considérations générales nous conduisent à observer la situation du dit Ooutre-Mer, et singulièrement de l’archipel de la Guadeloupe, en vue d’une transformation concrète des rapports entre les hommes, entre nos Peuples. Nous ne saurions nous satisfaire d’une simple investigation intellectuelle.

Aussi, nous demandons-nous aujourd’hui :

– Sommes-nous enfin des « citoyens » ? Depuis quand ?

– Sommes-nous toujours des « colonisés » ? Pourquoi ?

– Que faut-il entendre par « citoyen-colonisé » ?

– Qu’est-ce que la « période post-coloniale » ?

– Comment concevoir la lutte anti-capitaliste globale comme lutte anti-colonialiste  ?

Telles sont les principales questions auxquelles je souhaite consacrer une part de la réflexion sur les conditions réelles de l’existence des femmes et des hommes qui travaillent dans des entreprises installées dans le dit Outre-Mer. Et, conséquence ultime de la présente démarche : comment devons-nous nous organiser afin de faire disparaître les injustices qui entravent notre réelle émancipation et pérennise un système colonial ?

***

Notre Histoire en question !… C’est que notre avenir se crée par le mouvement social bien au contraire de ce que pensent certains fonctionnaires !

Dans le flot continu des interventions qui sont faites sur les réseaux sociaux, sur les médias (TV et radios), la double page de FA, depuis le « mouvement LKP du 27 mai 2018, au Fort Louis Delgrès », il y a, à n’en pas douter, une ligne jaune, que d’aucun aurait tracée, et qu’il ne faudrait pas franchir : « l’histoire au historien ! »

La volonté exprimée par deux professionnels de l’histoire, d’être des défenseurs de « l’histoire et du métier d’historien » ne saurait se réduire à un « coup de vent corporatiste ». Non ! Il s’agit bien d’idéologie, d’opinion politique enveloppée dans un voile prétendument d’experts. En effet, ils ont répondu à la seule et unique question posée par le LKP : faut-il garder la dépouille de Richepance dans le Fort Louis Delgrès ? Leur réponse à la question est, pour le moins, lapidaire.

La façon dont les personnes en question ont répondu à la question posée à une instance politique, en l’occurrence le Conseil Départemental, est réellement problématique. Le fait justifie amplement que des milliers de Guadeloupéens se soient exprimés là-dessus. Que pensons-nous du débat ainsi provoqué ?

1 – De la dépouille de Richepance

Il est incontestable que le corps de ce général, chef de l’expédition envoyée en Guadeloupe en avril 1802, par le Consul Bonaparte, gît dans le Fort construit à Basse-Terre par le seigneur-propriétaire Charles Houël. Qu’à la suite de guerres des corps gisent dans des contrées lointaines, cela est un fait que l’histoire a longtemps consigné dans des écrits, dans toutes les langues du monde. Ce qui fait problème ici, c’est que le corps en question, celui du général Richepance, soit magnifié, sanctifié et exposé à la gloire de la République, de la « patrie » française sur le sol de Guadeloupe.

Que vient faire Richepance en Guadeloupe en 1802 ?

Tout d’abord, dire que les textes officiels de rétablissement de l’esclavage datent de 1803 et qu’en conséquence Richepance, décédé en septembre 1802, n’a rien à voir avec la restauration institutionnelle de cette iniquité, est une fumisterie. Tous les ingrédients de la remise en « ordre d’avant 1789 » sont rétablis institutionnellement dès l’arrêté de Richepance du 17 juillet 1802. Que des historiens débattent sur la légalité ou non d’une telle initiative revient, dans d’autres circonstances à se demander, si ce qui est légitime est légal ? Les vainqueurs de la guerre de Guadeloupe ont appliqué à l’encontre des vaincus ce qui leur paraissait légitime, un point c’est tout. Par ailleurs, il serait plus que judicieux que l’on s’interroge sur les directives « écrites » et « non écrites » données au général.

Je ne pense pas que Richepance ait décidé, malgré lui, d’obéir à la volonté des anciens maîtres, émigrés ou pas, de rétablir l’ordre d’avant 1789. Un général se doit d’être bien plus perspicace : l’avenir du pouvoir central peut dépendre de ses actions. Donc …cherchez du côté du pouvoir consulaire le ou les liens qui pourraient exister entre les actions entreprises sur le terrain par le chef de l’expédition et les directives de son commanditaire n’est en rien une ineptie, comme on veut nous le faire croire. Et, ne s’en tenir qu’à la chronologie des textes qui nous sont parvenus est le signe d’une double insuffisance : sur le plan de la méthode et sur le plan de la réflexion fondamentale.

Ensuite, personne ne peut répondre à cette question sans faire référence à la principale cause de l’expédition dirigée par ce général, c’est-à-dire la « rébellion d’octobre 1801 ». Ainsi, l’investigation historique ne saurait se départir de creuser, sous les apparences et autres boniments, ce que la dynamique militaire au départ cache sous l’uniforme, comme problème d’ordre social, politique, voire culturel. C’est la vérité du temps : nous sommes en Guadeloupe, dans la Caraïbe, à la fin du XVIIIe siècle.

Enfin, dire que tous les vestiges ont droit au respect est une pirouette face à la question centrale posée. Tout réside dans l’usage qui est réservé à l’objet en question. En l’occurrence, il s’agit de la sépulture du vainqueur de la guerre de mai 1802, posée avec mention en honneur de la « patrie », dans un établissement honoré par le nom du vaincu. Convenons qu’il faut être schizophrène pour ne pas s’inquiéter, ne serait-ce que de la disharmonie distillée par la chose, notamment chez les élèves et autres adolescents.

Le général Richepance est responsable devant le Ier Consul de la République française du rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe. Ce fait est reconnu comme un « attentat contre la dignité humaine », par la seconde république française, comme un « crime contre l’humanité » par la cinquième république française, aussi est-il parfaitement légitime, du point de vue des descendants des esclaves en Guadeloupe, de demander le rapatriement de sa dépouille en France.

2 – De l’historiographie produite en Guadeloupe à l’ère coloniale…

Avant le XXe siècle, l’historiographie en Guadeloupe est produite par une catégorie précise de personnes : des prêtres, dans la seconde moitié du XVIIe siècle (Breton, Dutertre, Labat), des civils au XIXe siècle (Boyer-Peyreleau, Lacour, Ballet). Ce qu’il faut ajouter dans la terminologie de ces époques, c’est qu’ils sont TOUS des « blancs » !

Dès le premier quart du XXe siècle, mais surtout dans la seconde moitié du siècle, dans les années 1950-60, la nomination de nouveaux enseignants, les questionnements concernant la mise en application du nouveau statut dit « départemental », la question de l’assimilation et du contenu des programmes scolaires secouent les habitudes. Ainsi, sont posés de nouveaux horizons à la recherche et à l’investigation historiques. Parmi les premières personnes qui entreprennent d’instituer sur le terrain de l’histoire, il y a des « blancs » non historiens : Mario Petrelluzzi (fondateur et Ier président de la SHG-société d’histoire de la Guadeloupe-)[1] ; il y a des « noirs », des « mulâtres », qui ne sont pas obligatoirement historiens de formation…

La mise en place du CESL (centre d’études supérieures littéraires) en 1963 crée les conditions d’une nouvelle donne en la matière. Des bacheliers sortis du lycée peuvent directement entreprendre des études d’histoire de la Caraïbe, sur le tas. Mais, c’est la mise en œuvre en juillet 1970, du CUAG (centre universitaire des Antilles-Guyane) qui constituera le cœur, la dynamique principale de ce changement. Jacques Adélaïde-Merlande joue un rôle capital lors de cette période.

A partir des années 1970, les initiatives signalées mêlées à la nouvelle donne sociale issue des bilans politiques des événements de mai 1967 fixent le cadre d’une nouvelle approche aussi bien en matière politique, que sociale et idéologique. La matière historique n’échappe pas à cette remise en cause globale de la société « départementale »…

C’est ainsi qu’en 1978, j’écrivis un texte intitulé « Historien guadeloupéen ou historien de l’histoire de la Guadeloupe !? », destiné à trois jeunes compatriotes étudiants en histoire, membre de l’AGEG en vue d’échanges dans un groupe de travail sur l’historiographie caribéenne. Ces travaux sont clôturés par une création : la constitution de l’association « Sosyété Istwa Savann » (5 août 1984 à Gourbeyre), qui entreprit un vaste travail de vulgarisation historique. Sur ce plan, les temps actuels, avec ses avancées et ses excès, doivent énormément à cette initiative originale…

Mesdames ! Messieurs !

Nos deux professionnels seraient-ils hors du champ social ? Pas du tout ! Ils parlent d’un point de vue ! C’est-à-dire, un lieu imaginaire (ce ne peut être autrement pour chacun de nous en tant qu’être social) à partir duquel ils « pensent ».

3 – Nos idées sont-elles des créations de nos têtes en dehors de tout lien avec notre environnement naturel et social ?

A l’occasion de ce que j’ai pu entendre, à propos de ce débat portant sur « l’histoire et l’historien », m’est venu la question suivante : nos idées naissent-elles dans nos têtes sans aucun lien avec l’extérieur ?

Autrement dit, sommes-nous des « pyé-lidé », à la manière des « pyébwa » nous procurant des fleurs et des fruits, ni plus ni moins, qui constituent le lieu d’une excrétion de « pensées » que nous fournissons à la demande ? L’essentiel est que nous soyons qualifiés pour le sujet souhaité.

J’ose penser que nos idées ne sont que les reflets dynamiques de notre environnement naturel et social. En peu de mots, il s’agit de se dire que, sans un environnement naturel et/ou social, nous serions dans l’incapacité de produire une seule idée, d’avoir une seule pensée, y compris sur le plan éthique. Alors, l’idée naît donc de la relation qui se tisse entre notre « Kò-Chè » et l’environnement naturel et social et non comme une excrétion « in vivo » de notre cervelle aussi costaud, soit-elle. « .« Tini po a têt, tini nèr, tini sèrvèl-paka-fè-lidé ! »[2] La tête et le corps qui la portent sont des réceptacles dynamiques (inter-combinés) de nos relations sociales, sans lesquelles nous ne serions que des masses de matière vivantes, mais sans idées.

Croire qu’il y a des « historiens » à même de nous dire, dès que le besoin se ferait sentir, ce qu’est « la vérité » des faits, est une pure illusion.

4 – De la construction des faits…

De mes années de licence et maîtrise en histoire, à l’université François Rabelais de Tours (Institut de la Presse et de l’Opinion), j’ai appris d’un historien anglais dénommé Carr[3] que l’historien produit les « faits »… J’ai appris également d’une historienne française, R. Robin[4], que le discours historique est analysable, mesurable. Il peut être un objet d’étude.

La convocation des documents, des sources, l’utilité de l’esprit critique, de l’honnêteté intellectuelle n’absous aucunement l’historien de sa condition humaine. Nous sommes avant toute chose des êtres sociaux. Aussi, nous produisons notre histoire comme elle nous produit.

Je ne suis l’historien de qui que ce soit ! Je refuse que l’on me somme de répondre à qui que ce soit, sur commande, sur tel ou tel sujet d’histoire, sous le seul prétexte que je serais un rat d’archives. Non ! Intellectuellement, c’est surprenant d’avoir entendu cela des historiens en question.

En homme responsable, j’ai choisi de contribuer aux côtés de l’UGTG, depuis 1997, à la régénération de la vision de notre passé. Nous cultivons l’idée que le « monde moderne » nous a rendu dépositaire de la « conscience du monde actuel ». Nos idées ne sont ni inodores, ni incolores, sans saveur et sans âme !

Aussi, quand nous construisons les « faits », ils sont forcément à l’image de nos craintes et de nos peurs, de nos audaces et de nos folies. Dans cet ordre d’idée on pourrait se demander la raison pour laquelle les dates du 21 octobre 1801[5] et du 6 mai 1802[6] ne sont pas analysées comme parties d’un seul et unique événement historique ?

Conclusion

C’est la mesure qui devrait s’imposer en toute chose !

De façon presqu’anodine, presqu’en « bistankwen », la protection des reliques et monuments esclavagistes trouve en ces personnes des « apologistes de l’esclavage » masqués en « historiens ».

Osons inventer un nouveau « nouveau monde » !

« NOU sé MOUN kon tout MOUN !

NONM jôdi sé enki yè a NONM dèmen ! »

Port-Louis le 04.06.2018                                                        

Babylas, Raymond GAMA

Docteur en histoire

Certifié à la retraite

Ancien Chargé de cours à l’UAG

 

[1]Double nationalité française et italienne.
Pionnier du développement de l’hôtellerie et de la restauration liées au tourisme à la Guadeloupe. Propriétaire de l’hôtel La Pergola au Gosier. A contribué sur ses fonds personnels à des fouilles permettant de redécouvrir les ruines des défenses militaires du XVIIIe protégeant Pointe-à-Pitre depuis les hauteurs du Gosier et de commencer à dégager le fort Fleur d’Epée (inscrit Monument Historique depuis 1979). 
Rédacteur(s) de la notice : Martine François – Fiche créée le 02/03/2011 – Dernière mise à jour le 02/03/2011 © copyright CTHS-La France savante.

[2] Trad. : « Ni la peau de la tête, ni les nerfs, ni la cervelle ne produisent par eux-mêmes des idées ! »

[3] H. CARR, Qu’est-ce que l’histoire ? Traduit de l’anglais par Maud Sissung, Londres, 1961 et 1986, Paris, 1988, 232 pages

[4] R. Robin, Histoire et Linguistique, Ed. A. Colin, Paris, 1973

[5] L’historiographie en rend compte comme le point de départ de la rébellion d’officiers de couleur en Guadeloupe.

[6] Arrivée de Richepanse en Guadeloupe et désarmement de plusieurs centaines de soldats de couleur.

M A N I F E S T E : NONM !

NE PAS CONFONDRE LES LUTTES EN FRANCE ET EN GUADELOUPE …

Il y a, de toute façon, des principes de base qui doivent guider un engagement politique d’abord en France, puis en Guadeloupe. Ces deux combats — bien qu’ils aient des valeurs communes — ne sont pas pareils. Comment ?

  1. En France, les luttes actuelles témoignent de la détermination du Peuple à refuser la domination libérale, à rejeter la monarchie présidentielle et à rechercher des alternatives à la décomposition sociétale.

En Guadeloupe, les luttes actuelles témoignent de la détermination des Patriotes à refuser la domination coloniale avec son corollaire de discriminations racistes.

  1. La race humaine est unique, ce qui élimine d’emblée toute forme de négrisme ou de racisme-à-rebours, de ce que SARTRE appelait jadis « le racisme-anti-raciste ». On ne doit pas adopter contre les racistes négrophobes une idéologie sectaire et une phraséologie démagogique et pseudo « ethniciste » du genre « Nou sé Nèg ! » ou bien « Nou sé Afwiken ! », « Nou sé Zendyen ! »…, mais l’arme de l’éducation, de la culture scientifique qui unira plus sûrement et solidement tous les Guadeloupéens[1].
  2. Il faut percevoir, à travers toutes les idéologies d’exclusion, de domination et d’agression, les conséquences du capitalisme et de l’impérialisme français, sinon cela demeurera une simple dénonciation morale, religieuse ou empreinte de naïveté.
  3. La culture française est dominée par 1,5 millénaire de FÉODALISME qui affecte souvent et profondément ses rapports de pouvoir ou d’autorité, ensuite par le JACOBINISME issu de la Révolution bourgeoise de 1789, là où une fraction petite-bourgeoise a conçu des valeurs soi-disant universelles pour l’imposer à la Terre entière, enfin par le BONAPARTISME intimement lié à la grande-bourgeoisie, à une pseudo-gloire militaire, au racisme étatique de Bonaparte lui-même et aux guerres coloniales. Paris est encore une vitrine bonapartiste de ce culte.
  4. Les notions de peuple[2] et de nation[3], bien que disjointes dans les pays européens et ailleurs, se confondent en Guadeloupe dans un contexte d’oppression militaire, administrative et judiciaire, et de COLONISATION ETHNIQUE. Les Français qui sont chez nous — anciens ou nouveaux — ne sont ni « blancs », ni « métropolitains, » mais fondamentalement des COLONS. Leur « uniforme leucodermique »[4] et leur culture raciste créent un APARTHEID constant, bien « visible », mais contre lequel les Guadeloupéens colonisés refusent de lutter, par atavisme et sous le prétexte de risquer de perdre un niveau de vie artificiel. Or, c’est cette caste de profiteurs endogamiques de Jarry-Moudong – les BBCSF[5] – qui demeure l’obstacle majeur d’un véritable développement économique et endogène de la Guadeloupe. L’État colonial, par les privilèges financiers et l’assistance sociale qu’il accorde au peuple guadeloupéen, par la répression syndicale qu’il exerce contre tous ceux qui luttent et par une forte aliénation à la fois scolaire, religieuse et médiatique, est le gardien fondamental de cet ORDRE COLONIAL. Un « génocide par substitution » est en marche. Lorsque nous nous réveillerons de ce mauvais rêve, il sera peut-être déjà TROP TARD !
  5. Le combat du Peuple Guadeloupéen n’est pas intégrationniste. Il vise la pleine souveraineté violée, spoliée, bafouée lors de l’implantation du système colonial soi-disant légitimé par un « traité »[6] signé par des pseudo-représentants du Peuple Kalinya (Caraïbe) et le dénommé Houël (seigneur propriétaire).
  6. L’objectif à court terme de ce combat doit nous mener à la situation de notre voisin du nord le plus proche, Antigua, et à celle de notre voisin du sud, le plus proche, Dominica, c’est-à-dire, à l’INDÉPENDANCE NATIONALE !

Allez ! Osons !

Sé zyé ki lach !!!

 Lapwent 01.05.2018      MOUVMAN NONM                    

[1] Guadeloupéanité qui s’enracine d’abord dans des millénaires de présence amérindienne (langue, us et coutumes…) et que deux siècles d’esclavage (1635-1848) ont consolidé par un apport majeur de l’Afrique.

[2] Le peuple constitue toux ceux qui luttent collectivement, contre une oppression. Ce sont généralement les classes populaires (ouvriers, employés, petits paysans).

[3] La nation rassemble historiquement, sur un même territoire, un ensemble de classes sociales partageant, en gros, la même culture.

[4] Leucodermique : du grec leuko : blanc et derma : peau.

[5] BBCSF : Békés, Blancs-Créoles, Sociétés Françaises.

[6] Connu dans l’histoire coloniale comme un « Traité Franco-Anglo-Caraïbe »(1660), qui attribuerait la Guadeloupe, la Martinique, Ste Lucie à la France, la Dominique aux Caraïbes, et d’autres îles aux Anglais. Des religieux prétendaient représenter les « Sauvages » qu’ils estimaient évangilsés.

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La dernière phase du génocide par susbtitution… Etape 1 –

Lorsque 550 personnes débarquent à l’extrémité septentrionale de l’ile de Guadeloupe (aujourd’hui dite Pointe Allègre), le mercredi 28 juin 1635, sous le commandement des deux responsables de la Cnie des Isles d’Amérique, les sieurs De l’Olive et Du Plessis, elles ont engagé un processus colonial. Cette colonisation moderne  marque l’intrusion de la Monarchie et des capitalistes français dans l’expansion des nations européennes, qui inaugurent une étape nouvelle de la construction et de la conquête du monde. Le territoire de l’archipel guadeloupéen, peuplé alors de Kalinas, est introduit dans un concert nouveau de luttes d’influence entre institutions religieuses, compagnies capitalistes, Etats nations, Aujourd’hui, sur le plan international, la majorité des Peuples de la Terre admet  qu’il y a lieu de concevoir les rapports entre eux sur des bases respectueuses du droit pour chacun d’eux de disposer de lui-même. Evidemment, ce droit ne saurait se limiter aux seuls Peuples constitués et dominants entre les XVI et XIXe siècles.

Si ce devait être le cas, cela signifierait que de nombreux Peuples d’Europe, reconnus par la communauté internationale, devraient dans l’instant renoncer à leur pleine souveraineté.

Si ce devait être le cas, cela signifierait qu’au-delà du XVIe-XVIIe siècle, plus aucun Peuple n’aurait le droit d’émerger de la gangue de la barbarie des rapports anciens. Il faudrait concevoir l’évolution de ces Peuples comme un phénomène anhistorique, n’ayant aucun sens dans la compréhension de l’évolution de l’humanité elle-même.

Heureusement, l’ampleur des conflits engendrés par la colonisation moderne a eu pour effet de tempérer, sinon les ardeurs belliqueuses des plus puissants, les ambitions de certaines des plus grandes collectivités constituées entre le XVIe et le XXe siècle. Des principes de droit ont supplanté, dans des lois positives, les anciennes sauvageries de la jungle initiale. Toutefois, nous habitons là le domaine de la morale entre  Nations, entre Peuples.  Nombreux sont les dirigeants qui font peu de cas de ces principes. Ils se placent du point de vue de la continuité de leurs désirs ancestraux. Ce sont ceux là même qui s’appuient sur les principes nouveaux afin de mieux masquer leur conservatisme, qui se vantent d’être les plus fidèles des démocrates. Cette mesquinerie subjective affecte grandement les rapports entre les Peuples. Les principes affirmés sont alors appliqués de manière discriminatoire. Certains sont considérés comme des Peuples, d’autres comme des Populations, et pour ceux reconnus en tant que Peuples, l’application du principe de droit de disposer de soi reste toute relative : tout dépend de la volonté des dominants.

La Guadeloupe est directement concernée par une telle approche.

Pouvez-vous reconnaître en quoi ?