« OUTRE-MER ! »: De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ…(9)

3 – Quel sens donner à la démarche citoyenne dans les « quatre vieilles colonies » et à Mayotte ? 

Nous avons pu dire que ce denier accès à la pleine citoyenneté, par l’assimilation, ne serait qu’un prolongement du processus post-esclavagiste de 1848. Mais, les transformations opérées dans le quotidien des gens, les améliorations substantielles au niveau de la santé, des déplacements, de l’éducation, etc…, ont-elles un impact sur la valeur des principes au nom desquelles ces améliorations sont faites ?

Certaines personnes considèrent ces apports comme fondamentaux dans leur existence. De là, elles bonifient les principes qu’elles reconnaissant comme étant à la base de l’amélioration de leur conditions de vie. La devise de la république, « Liberté-Égalité-Fraternité » est en conséquence vénérée puisqu’elle est le socle de la nouvelle condition qui leur est faite. En somme, c’est grâce à Schoelcher et à la république que les « nègres » sont « libres ». Mais, cette devise devrait-elle rester univoque ? La symphonie à laquelle elle invite serait-elle capable de supporter une interprétation atonale ? Telle est toute la question !

Du point de vue spatio-temporel, notre démonstration a voulu expliciter le fait qu’il faut voir dans les RDOM, voire les TOM et autres Collectivités OM, le prolongement de la métropole. L’Etat français qui personnifie cet être historique, s’enivre le plus souvent de sa puissance passé et sa diplomatie se conforte dans une vision idéale de ses capacités. Sans ces possessions d’outre-mer il n’y aurait probablement plus cette possibilité, dont les colonisateurs usent parfois jusqu’à l’absurde, à savoir littéralement, une perdition dans la confusion entre l’être de la mère-patrie et celui de la colonie enfantée au-delà des mers : la Guadeloupe, c’est la France !

En effet, la métropole crée des colonies au XVIIe siècle, mais trois siècles plus tard, elle métamorphose le procès. Sauf que c’est le discours qui remplace la réalité et déclare que ces colonies sont la France. C’est le phénomène dit de l’assimilation. Pas de place pour les colonisés. Seule la vision du métropolitain prime au bout du compte. Toute séparation, dans un tel cadre, s’avère extrêmement violente. Telle se résume la culture coloniale française au XXIe siècle.

Du point de vue des RDOM, nous assistons à la pérennisation d’un processus, celui d’une colonisation inaboutie. On a pu dire que l’assimilation de la colonie à la métropole était une utopie ! Soit. L’observation attentive de l’histoire des colonies modernes et contemporaines nous a appris que la colonisation, quand elle est assumée historiquement, ne présente aux protagonistes (métropole et colonie) qu’une alternative positive : la séparation de la colonie de sa métropole, c’est-à-dire, son émancipation vers la pleine souveraineté. Ni plus ni moins ! Il en est ainsi de cette création humaine donc historique.

Nous ne pouvons pas être, parfois à notre demande, des citoyens-colonisés, à perpétuité ! C’est de l’ordre anhistorique, quoique le poète de l’assimilation ait pu craindre, « une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement : un vieux silence crevant de pustules tièdes l’affreuse inanité de notre raison d’être. » (Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939).

Soyons dignes et responsables !

Partons ardemment vers notre futur !

IV – Petit lexique colonial (nommer des territoires colonisés)

Trop couramment, nous employons des termes qui, sous une apparente neutralité, nous immerge de sens colonialiste. Quelques uns d’entre eux sont repérés ici afin d’attirer notre attention concernant notre propre langage.

Métropole : nom féminin, d’origine grecque, métèr (mère), polis (ville)… : ville-mère. Traduit dans le langage courant le caractère paternaliste dans la relation coloniale, du pays colonisateur au pays colonisé. (cf. Dictionnaire Larousse)

Outre-Mer : adverbe, au-delà de la Mer, de la France… Expression globalisant la vision de l’ancien Empire colonial français (très usitée à partir de 1946).

___________________________

DOM : Département d’Outre-Mer… Validé par la loi dès 1795, sous le Directoire. Le terme ne prend tout son sens historiquement, qu’à l’époque contemporaine, lors du vote de la loi d’assimilation de 1946, faisant de la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion des Départements.

ROM : Région d’Outre-Mer… Instituée par la loi de 1982 concernant la régionalisation. Les quatre DOM se trouvent dans une situation particulière, à savoir, qu’ils sont des territoires au statut bi-polaire : Département et Région se partage le même espace.

TOM : Territoire d’Outre-Mer : Collectivité de la République créée en 1946…(ex. Nouvelle Calédonie…)

CTOM : Collectivité d’Outre-Mer ; nom donné en 2003 aux TOM et à d’autres Collectivités nouvelles (ex : St Barthélémy, St Martin…) ayant choisi ce statut au sein de la République française, en vertu de la loi organique du 21 février 2007, « portant dispositions statutaires et institutionnelle relatives ) l’Outre-Mer ».

  • Régions Ultra-périphériques (RUP) : (Région) Collectivité de la République rattachée à l’UE (ex. St Martin…).
  • Pays et Territoires d’Outre-Mer (PTOM) : Collectivité associée et non rattachée à l’UE (ex : St Barthélémy …Jusqu’en 2007, cette Collectivité était une Commune de la Guadeloupe, partie d’une RUP ; elle est une RUP jusqu’en 2011, et donc PTOM à partir du 1er janvier 2012.

 *

Conclusion générale

Au début de la présente réflexion nous nous sommes posés des questions. C’est le temps d’envisager quelles peuvent être les réponses.

« Sommes-nous enfin des « citoyens » ? Depuis quand ? »

Entre 1793 et 2017, si notre statut n’a pas connu un grand nombre de changements, il ne reste pas moins vrai qu’il est en permanence en question pour des raisons qui tiennent simplement à la comparaison que l’observateur peut faire entre l’énoncé des principes et la réalité vécue par les personnes. Entre la perte de nationalité (1802) et l’accès au suffrage universel pour tous (1956), les ressortissants de l’Empire, de l’Union ou de la Communauté français n’ont pas eu à connaître un statut uniforme. Suivant que l’on soit Sujet Colonisé, Indigène ou métropolitain, ou encore Blanc-Créole ou Béké, l’accès à la citoyenneté a toujours fait l’objet de longs débats, de controverses, voire de déchirements. Considérant les dispositions encore en cours concernant la loi n°2017-256 du 28 février 2017 de programmation relative à l’égalité réelle outre-mer, nous sommes en droit de considérer que le sujet est loin d’être totalement épuisé. Qui plus est, personne n’est en mesure de dire quand est-ce que la dite « égalité » deviendra réelle !

«  Sommes-nous toujours des « colonisés » ? Pourquoi ? »

Le rapport à la terre nous a apporté des réponses qui ne permettent pas de douter de la puissance de la discrimination. L’appareil judiciaire complètement au service des dominants, légitime le crime, le viol, et l’usurpation des ressources naturelles. La République ne reconnaît que la loi et pas le droit légitime.

« Que faut-il entendre par « citoyen-colonisé » ? »

Il découle de l’analyse d’une telle situation que la reconnaissance de la « nationalité » n’inclut pas automatiquement que la qualité de citoyen vous est acquise, en réalité. Nous sommes des « Français entièrement à part », comme a pu dire A. Césaire, à la suite de sa critique de son projet d’assimilation. De « nationalité française » certes, nous sommes ! Et après… ! Pour les « citoyens-colonisés »que nous sommes, seule la culture dominante nous garantit un accès au statut républicain. Se soumettre pour être, ne peut garantir ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité !

« Qu’est-ce que la « période post-coloniale » ? »

La dite dénomination qui a été donnée, à partir des années 1960, à la période qui semblait s’achever par une évolution du statut des individus et des relations entre les Peuples, nous semble, sinon usurpée, mais sérieusement contrariée par les résultats incontestés sur le plan économique, social et culturel.

Pour tout dire, la stratégie de démounaj entreprise dans les sociétés, autant dans les territoires « indépendants », que dans ceux qui avaient choisi de rester dans l’ensemble français, connaît un tel succès que l’on peut craindre qu’il y ait plus d’assimilation culturelle, que ce qui, au départ, a pu être souhaité par les demandeurs eux-mêmes. Au résultat, on ne peut avoir toutes les dispositions sociales sans le reniement de soi. Ce renoncement menace aussi bien le colonisé que le colonisateur. Nous sommes en pleine période de zombification mondiale.

« Comment concevoir la lutte anti-capitaliste globale comme lutte anti-colonialiste  ? »

L’historienne M. Cottias fait remarquer que « la grille de lecture marxiste appliquée à l’histoire des colonies avait fait émerger un moteur révolutionnaire, celui de l’esclave, acteur de sa propre histoire alors que le discours républicain, au nom de l’universalisme, était accusé de l’avoir gommé. »[1] Ce qui, selon ses observations « a suscité depuis des antagonismes historiographiques violents.»

Nous ne pouvons contester ces faits.

Mais, l’histoire elle-même, c’est de la production sociale. Aussi, le discours s’articule sur les conditions de sa création. Notre point de vue ne peut être neutre ! Il est entaché par notre être social, fruit de notre existence au sein de la société colonisatrice ou de la société colonisée. Ce qui ne veut pas dire que son contenu est pré-établi, du fait de l’origine sociale. Toutefois, les préjugés qui sont élaborés par des siècles de domination coloniale infestent les mentalités autant sur les bords de la Seine que sur les quais de la Darse à Pointe-à-Pitre. Gardons-nous donc de prétendre renoncer à la vision critique de nos analyses souvent fixées par apports diversifiés et pas forcément choisis.

Conséquence ultime de la présente démarche : sur quelles bases devons-nous nous organiser afin de faire disparaître les injustices qui entravent notre réelle émancipation et pérennise le système capitaliste- colonial ?

Tentons pourtant de résumer ce qui, légitimement, devrait guider les femmes et les hommes qui travaillent dans des entreprises installées dans le dit Outre-Mer, et singulièrement à La Poste :

  • Remise en état (reconnaissance qu’il y a eu crime, viol et spoliation coloniaux) sur la base du droit légitime de nos Peuples ;
  • Reconnaissance de la souveraineté des Peuples dominés ;
  • Reconnaissance des réalités locales, nationales dans les territoires où l’entreprise est installée ;
  • Conditions de travail élaborées selon les coutumes et la culture des Peuples concernés ;
  • Restitution de terres, de biens culturels et ancestraux ;
  • Elaboration d’un Code d’Équité dans les relations entre l’entreprise concernée et le syndicat local ;
  • Élaboration d’un Plan d’échanges culturels entre salariés de l’entreprise ;
  • ………..
  • Commission de travail anti-colonialiste au sein de la Fédération SUD PTT
  • Au moins 1 Membre par entité territoriale
  • Élaboration d’un programme initial de tâches et de formation après mise en état des besoins ;
  • Prévisions annuelles de son financement

 

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NB – Rassembles les 9 publications ci-devant et tu auras un texte complet… qui a été revu continuellement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des Matières

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De
L’ESCLAVE
au
CITOYEN-COLONISÉ
*
Introduction                                                                         page             3
I – « CITOYENNETÉ » à la « FRANÇAISE »                                   5
1-L’érection du citoyen                                                                         7

a) Que dit la « déclaration » ?                                                            7

b) Des « droits naturels » ?                                                                    8

c) Dans le contexte de la société servile                                          9

 

2-Le premier accès à la « citoyenneté » des « esclaves » dans les colonies françaises                                                                                    9
3 Avec la seconde abolition de 1848 : entame d’un périple inachevé 10

a) Libérer la force de travail de l’esclave… mais, il s’agit d’un « nouveau citoyen »!                                                                           10

b) Pour une sociologie post-esclavagiste                                        11        * Un homme de couleur libre                                                                         11

* Un Béké                                                                                               11

* Le Ministre de la Marine et de Colonies                                           12

* Opinion prêtée à une « séditieuse » Guadeloupéenne                      12

c) La réglementation du travail au lendemain de 1848                         13

 

II – La « MISSION de la FRANCE » : développement et remise en question !                                                                                                15
1 – L’Indigène n’est pas Français                                                        15
2 – Statut à la carte ou/et assimilation                                                  15

a) Que faire de l’Indigénat ?                                                                   15

b) Que devient l’ »Empire Français » ?                                              16

III – Point de vue critique de la VALIDITÉ de la dénomination de la période dite « POST-COLONIALE »                                                  17
1- « De la France coloniale à l’outre-mer » !                                       17                                       a) Les « Quatre vieilles colonies »(Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion)                                                                                                 17                                                                                                 b) De l’ »Union française » à la « Communauté française »             17
2 – La République Outre-Mer                                                             18                                                               a) Entre le vécu des gens et les inscriptions sur les frontons des temples   de la République                                                                                  19 b)   De l’habitation au port et à l’aéroport : le nouveau pouvoir des dominants                                                                                               20                                                                                            c) La question foncière : un marqueur indélébile de discrimination globale (territoriale, économique, sociale et culturelle)                     20
3 – Quel sens donner à la démarche citoyenne dans les « quatre vieilles colonies » et à Mayotte ?                                                                     23                                                                                                                                                                          IV– Petit lexique colonial (nommer des territoires colonisés)               23
Conclusion                                                                                              25

[1] M. COTTIAS, , « Ces « hommes dangereux » de 1848 », L’amnistie à l’épreuve de l’abolition de l’esclavage. CAIRN Info, Genèses, n°66, 1/2007, in Jollivet 1987 ; Delépine 1999.

 

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« OUTRE-MER ! »: De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ…(8)

  1. b) De l’habitation au port et à l’aéroport : le nouveau pouvoir des dominants

Dans toutes les anciennes possessions coloniales françaises, il y a deux points névralgiques à tout contrôle de la situation économique et donc politique, le port et l’aéroport.

En réalité, ce ne sont pas en eux-mêmes ces espaces qui ont une valeur intrinsèque, mais c’est d’abord leur rôle dans la stratégie globale de contrôle de la circulation des marchandises et des personnes qui est principal. De plus, la circulation des capitaux s’accommodant parfaitement au champ virtuel initié par les réseaux internet offre des possibilités de transactions quasiment sans espace territorial réel. La question de la souveraineté des Peuples et des territoires concernés se liquéfie dans l’approche mondialiste des échanges au niveau international.

En Guadeloupe, les progrès des échanges internationaux s’arc-boutent sur « Une économie qui résulte directement de la « plantation », basée sur des rentes de situation de monopole, des abus de position dominante et une mainmise sur des milliers d’hectares de terres par les Blan Péyi é Béké. » Telle se résume la situation, selon le LKP. Et, dans ce sens la maitrise des leviers économiques actuels reflète parfaitement à travers les données de l’Insee, l’engrenage qui bloque tout développement structurel :

« Les importations liées à l’industrie automobile sont en hausse de 6 %. Les importations de services de transport, qui pèsent pour environ 12 % du total des importations, sont en baisse de 3,8 %, entraînées par la baisse du prix du billet d’avion qui chute significativement. Les exportations progressent de 4,6 % après avoir augmenté de 4,1 % en 2015. En volume, elles augmentent de 8,9 %, du fait de la baisse des prix des produits pétroliers. Après une année 2015 en retrait, les ventes de produits de l’agriculture, de la sylviculture et de la pêche sont en progression de 9 %.

Les exportations de bananes s’amplifient de 6,4 % en volume, soit 66 208 tonnes exportées, malgré la tempête Matthew survenue fin septembre et les importants cumuls de pluie de novembre et décembre qui ont fragilisé les bananeraies.

Les exportations de rhum sont en hausse également à + 6,1 %. En revanche, la campagne sucrière est très mauvaise, avec une production amputée d’un tiers, en raison des conséquences de la sécheresse de 2015 sur la production 2016 et d’un taux de richesse en saccharine à 7,5 %, en très forte diminution (– 19 points). »[1]

Mais, c’est sans conteste aucune, la question de la terre qui reste le marqueur principal d’une imprégnation fondamentale de la discrimination sur les rapports sociaux.

  1. c) La question foncière : un marqueur indélébile de discrimination globale (territoriale, économique, sociale et culturelle)

Nous nous contenterons de présenter quelques uns des aspects les plus significatifs de la question foncière vue de l’archipel de Guadeloupe. C’est en 1635, que 550 Français débarquent et s’installent sur la côte nord de l’une des îles, dénommée comme l’archipel, Guadeloupe. Cette implantation n’est pas combattue par les Kalinas présents depuis des millénaires sur ces terres, comme sur d’autres de la Caraïbe. L’un des deux chefs de la « mission colonisatrice », le sieur De l’Olive, entreprend de livrer la guerre aux Kalinas en vue de les spolier, de leur enlever la jouissance des espaces les mieux pourvus en ressources naturelles (eau douce, en particulier). Son forfait commis le 26 janvier 1636 (assassinat du vieux chef Kalina, Yans) ouvre une période de conflit armé entre les deux nations. C’est la guerre qui, malgré un répit, dans les années 1640, se développe jusqu’à la paix conclut par un « arrangement » tri-partite (Français, Anglais et Kalina). Des dispositions foncières composent ce qui est considéré par certains historiens comme un « traité de paix » : partition de l’archipel de Guadeloupe entre Français et Kalina (au nord Grande-Terre par exemple) ; La Dominique et Saint Vincent aux Kalinas seuls…etc.

L’évolution de la colonisation française rythme le processus d’accaparement des terres au dépend des Kalinas, entre le début du XVIIIe et le XXe siècles. Vers 1715-1730, des autorisations de patentes commerciales sont accordées à certains ports, notamment de l’Atlantique (Bordeaux, Nantes, La Rochelle…). Les possibilités d’installation dans les îles de la Caraïbe sont accrues. Du coup, les concessions foncières qui sont attribuées sous l’autorité directe du pouvoir royal depuis 1672, se multiplient et se répandent y compris sur des territoires acquis, en principe, aux Kalinas. Les Quartiers d’Anse-Bertrand, du Mancenillier (Petit-Canal) et du Port-Louis s’étendent compte tenu de ces spoliations. Tout le XVIIIe siècle voit s’amplifier le mépris total vis-à-vis des Kalinas qui sont refoulés, petit à petit, à Petit Portland (zone actuelle de Porte d’Enfer et Grande Vigie, commune d’Anse-Bertrand, de Galibi et Gros-Cap, commune de Petit-Canal). C’est au lendemain de la seconde abolition de l’esclavage (1848) que la pression sur le foncier, en principe réservé aux Kalinas, se fait la plus forte, et pour cause. En effet, les milliers de « nouveaux libres », plus les immigrés (« engagés » recrutés en Afrique et en Inde) constituent tout au long des années 1850-1880, une force de pression sur les terres non exploitées. Mais, malgré les craintes relevées chez certains descendants des Kalinas (prescription trentenaire en 1851 d’Adélaïde Deschamp), ce n’est que vers 1883 qu’une réaction collective est enregistrée par les services coloniaux (pétition au directeur de l’intérieur). Très Précisément, les signataires rappellent les accords de 1660 et estiment avoir été spoliés de plusieurs centaines d’hectares de terre. Rien n’y fait. Personne ne prête un soupçon d’attention à leur requête. En effet, il s’agit de faire face à la première crise sucrière internationale (1884-85), et les usiniers en question (en l’occurrence le plus important des producteurs de la Guadeloupe à l’époque, Ernest Souques) ne se préoccupe que de la rentabilité de ses capitaux et sa société de Beauport, se préparent à absorber la première usine construite dans la région, celle de Bellevue.

Les conflits dits de terre n’opposent au début du XXe siècle, la plupart du temps, que des descendants Kalinas entre eux ou envers des prétendus propriétaires d’origine africaine : untel accuse de coupe de bois illicite tel ou tel et ainsi de suite. L’action d’extension vers la limite des cinquante pas géométriques commise par les usiniers successifs ne sera clairement explicité qu’à partir de juillet 1943, lors d’un recours de la famille Camprasse, d’origine Kalina, demandant au tribunal de reconnaître ses droits sur une propriété d’une trentaine d’hectares, à la Grande Vigie. Une affaire qui sera réglée autour des années 1965-1970.

Il est de ce fait clairement établi que la question foncière en Guadeloupe, ne serait-ce que du point de vue des Kalinas, reste ouverte pour une remise en état. Elle n’est pas close par la loi et le droit positif français : le droit légitime, la coutume et l’équité sont les ferments qui maintiennent la revendication parfaitement recevable au regard de la législation internationale.

Mais, sous d’autres aspects, la question foncière présente en Guadeloupe, une spécificité qui mérité d’être éclairée. En effet, nous présentons ici les éléments du conflit qui oppose des cultivateurs de Sainte-Rose, à M. Hubert De JAHAM, un Béké dont les ascendants ont  usurpé plus de 3.000 hectares de terre dans cette commune de la Guadeloupe. Un juge a estimé face à un certificat de concordance récent et établi pendant le conflit, qu’il y avait « présomption de propriété ». Nous ajouterons que le dit certificat de concordance n’a pu être établi que sur un faux relevé de terrain, datant de 1929. Le comble !… le tribunal des baux ruraux a constitué un acte trentenaire sur environ 37 hectares, document qui sert de support à une série vertigineuse de décisions en faveur du Béké. Un tract du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) expose succinctement les données brutes du problème :

« SUR LES TERRES DE SAINTE-ROSE, LES CULTIVATEURS SONT EN LÉGITIME DÉFENSE !!!

Peuple de Sainte-Rose, Peuple de Guadeloupe, 170 ans après l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe, nous sommes confrontés à l’iniquité la plus abject qui soit : une famille de Béké, arrivée à Sainte-Rose, à la suite du cyclone de septembre 1928, veut nous imposer sa loi. « Rien à foutre » du droit, seule sa loi compte.

En effet, le sieur De JAHAM, dirigeant de la CIACL-CACL-EACL-De JAHAM Invest…etc, vient de détruire nos jardins créoles, nos plantes d’ignames, de patates douces et autres, nos carbets sur les terres de Daubin, qu’il prétend détenir en toute propriété. C’est la seconde fois qu’il procède de la sorte depuis novembre 2012.

Quel est le problème posé ? 

Comment se fait-il qu’un prétendu géomètre du nom de SOBIESKY, résident en Martinique, puisse réaliser en 1929-1930, un relevé de propriétés, sans convoquer un seul bornant, et déclarer un certain AUBÉRY, propriétaire de la mer à la montagne, à Sainte-Rose ?

Comment se fait-il qu’un notaire ait pu cautionner un tel forfait ?

Comment se fait-il que des terres que nos familles cultivent depuis plus de 2 siècles puissent appartenir à une société créée en 1946, pour ce qui concerne la SA CIACL, alors qu’il n’y a aucun acte de vente, de paiement réalisé par la dite société ?

Comment se fait-il que la SA CIACL ait été liquidée et puisse voir ses actifs reportés sur une Sarl CACL, sans que les services réglementaires du Greffe aient consigné sur le relevé KBis les modifications intervenues, avec noms et fonctions des personnes en charge de les réaliser ?

Comment se fait-il que ces dites sociétés puissent déléguées des pouvoirs à des inspecteurs qui nous ont imposé des contrats de colonat au nom d’une certaine EACL qui n’a rien à voir avec les CIACL et CACL ? 

Comment se fait-il que la dite société ait pu vendre à des Saintrosiens, à la commune et au Conseil Départemental des terres dont elle n’a pas les actes de propriété ?

Comment se fait-il qu’un expert (sorti en Martinique) nommé par le tribunal ait fait injonction à la dite CIACL-CACL de lui fournir les actes de propriété des terres en question, et que suite à cette demande non exécutée par le dirigeant de la CACL, cet expert ait été renvoyé par le tribunal ? Connivence ! 

Comment se fait-il que des abus, des faux et usages de faux soient couverts par le Tribunal de Grande Instance et/ou le Tribunal des Baux Ruraux pour le compte de ces sociétés ?

Comment se fait-il que les services de l’Etat, le secrétariat de la Préfecture restent totalement sourds à la motion votée par le Conseil municipal réclamant les pièces prouvant l’existence légale de ces sociétés sur le territoire de la commune de Sainte-Rose ?

Enfin, comment accepter, Saintrosiens, que les dites sociétés ne puissent pas prouver qu’elles payent des impôts à Sainte-Rose ? De 1974 à 2016, à qui ont-elles versés des recettes fiscales ?

Et, POURTANT !!!!! Les services de l’Etat ont délégué des forces armées afin de protéger ces faits couverts par des décisions iniques de juges aux ordres du pouvoir des PWOFITAN !!!

PÈP SENTWÒZ !!! PÈP GWADLOUP !!!   FÒ NOU LÉVÉ GAOULÉ POU DÉFANN JISTIS É DWA POU LÉ MALÉRÉ !!![2]

Face à la politique délibérée de protection des dominants perpétrés par l’Etat colonial, nous sommes en droit de nous soulever et de dire NON à l’injustice !

PÈP GWADLOUP DOUBOUT !!! LAY PANN I’SÈK !!!

NOU AN LÉJITIMS DÉFANS !!![3]

Sentwòz, 08.09.2018                                           LKP »                                                                                                                  

La question foncière, dès le XVIIe siècle, est au cœur des problèmes rencontrés par les populations Kalina déjà fixées sur l’archipel ((5000 ans Av. JC). Ces difficultés seront transmises aux descendants des déportés Africains dès le moment de leur libération de l’esclavage subi pendant deux siècles. En effet, elles seront pérennisées par une législation discriminatoire vis-à-vis de ces nouveaux libres, mais également à l’encontre de tous les « engagés » (Africain, Indiens…), recrutés durant la seconde moitié du XIXe siècle afin de palier le manque de main-d’œuvre qui était le lot des anciennes habitations serviles.

Tel est le socle de fondation de la puissance foncière des Blancs-créoles et Békés en Guadeloupe et en Martinique.

Tout ceci justifie amplement les luttes déterminées conduites par des cultivateurs afin de donner un sens au droit légitime dans les relations qui devraient primer entre les hommes sur les terres de Guadeloupe et ailleurs.

_______________________________

Notes

[1] Insee, cf. CEROM, N° 26 / octobre 2017.

[2] Trad.  franç. : « Peuple de Ste Rose ! Peuple de Guadeloupe ! Nous devons nous révolter afin de défendre la justice et le droit en faveur des plus pauvres ! »

[3] Trad. franç. : « Debout ! Peuple de Guadeloupe ! Au diable, les conséquences ! Nous sommes en légitime défense !»

« OUTRE-MER ! »: De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ… (7)

2) La République « Outre-Mer »!

a) Entre le vécu des gens et les inscriptions au fronton des temples de la République
Il ne fait pas de doute aujourd’hui que l’exploitation des richesses de l’Afrique (des Etats
indépendants depuis 1960 !) par les groupes Areva, Total…, la mise en place du franc CFA, etc, sont l’une des expressions du pillage organisé du continent. Cette politique inspirée de la convergence des opinions diverses débattues entre les années 1946 à 1962, a assuré à la France une position dominante durable sur le continent « libéré ». Et, les conséquences en matière d’immigration en Europe (cf. navire Aquarius sur la
Méditerranée en 2018) sont incalculables. Nombre de gouvernements européens se déclarent hostiles à l’arrivée de « hordes d’étrangers » sur leur sol.

En France, l’opinion est partagée, comme toujours. Une élite intellectuellement acquise à la cause des dépouillés encore colonisés, apporte un soutien actif à ceux qui, au péril de leur vie, traversent des déserts, des mers et des océans, à la recherche d’un souffle de vie décente. Dans la plupart des grandes villes de l’Europe de l’ouest, souvent dans leur coeur abandonné, plus couramment à leur périphérie populeuse, se dressent des « camps », non de concentration, ni même d’éducation, mais de « réfugiés » sortis des entrailles de la domination capitaliste-colonialiste. C’est un effet boomerang de la colonisation.

Quelle honte !

En effet, pour qui ? Pour la puissance ayant prétendu « civiliser le monde » ! C’est la misère qu’elle a répandue chez les .Peuples colonisés.

De plus, en Guyane et à Mayotte, tout particulièrement, la question de l’immigration est au centre des préoccupations des gouvernants parisiens et locaux en ce qui concerne les relations avec les pays voisins.
D‘une façon générale, dans les DOM, TOM et autres Collectivités ou Pays d’Outre-Mer, anciennes composantes de l’Empire colonial, de l’Union ou de la Communauté française, les situations sont diversifiées. Mais, il y a quelques marqueurs communément partagés, tels le chômage des jeunes, devenant endémique, la délinquance qui se développe, l’émigration qui est une plaie, la corruption, un mode de gouvernance et le démounaj (forme ultime de zombification), un implacable fléau…

Si en 1946, les supputations d’Edouard Herriot, au sujet la possibilité que la France soit « colonisée par ses propres colonies », dans les cas ou, « le nombre d’électeurs africains et polynésiens surpassant le nombre d’électeurs métropolitains », et de par ce fait, les « colonisés » de l’Union dicteraient leurs lois à la France, ne semblent pas une utopie, nous n’en sommes pas moins, 72 ans plus tard, dans l’effet inverse, particulièrement dans les DOM, TOM…, menacés aujourd’hui par le « génocide par substitution», comme a
pu dire A. Césaire, l’un des pères de l’assimilation de 1946. Les données de l’Insee nous fournissent quelques chiffres concernant l’actuel développement des RDOM des Amériques. En Guadeloupe, par exemple,
« La population est en légère diminution depuis 2012. Elles est estimée à 395 730 habitants au 1er,janvier 2016. Le PIB par habitant s’établit à 21 005 euros en 2016, soit une hausse de 0,2 % en euros constants par rapport à l’année précédente. En Martinique, le PIB par habitant s’élève à 23 155 euros, en Guyane à 15 813 euros et sur la France entière à 33 400 euros. Le taux de chômage reste structurellement élevé, mais stable à 24 %, supérieur à celui de Martinique (18 %) et de Guyane (23 %).»(32)
Le PIB de la France (métropole) est supérieur de 31% par rapport à celui de la Martinique (RDOM-colonie), la plus développée.
Aujourd’hui, en Guadeloupe, les Blancs-créoles et les Békés vivent en vase-clos, dans des quartiers sécurisés. Leurs successions se font dans le périmètre ethnique du « clan ». Il n’y a aucune raison de vouloir changer cet état de fait, disent, à qui veut l’entendre, ceux d’entre eux, qui osent s’exprimer sur le sujet.
L’immigration levantine ou asiatique s’est imprégnée de ces acquis coloniaux et les reproduit allègrement.

Quand aux « réfugiés clandestins » (Haïtiens, Dominiquais, Dominicains et autres Caribéens), qui débarquent en pleine nuit sur les plages du « département », ils espèrent pouvoir refaire leur vie, mais malheureusement ce n’est pas le plus souvent le cas. La majorité de la population, d’origine afro-kalina, afro-indienne  et indienne, est
victime d’un empoisonnement de masse par le chlordécone, molécule ayant été autorisée aux planteurs de banane, et qui s’est répandue pour des centaines d’années, dans les principales zones d’approvisionnement en eau potable de la Guadeloupe. La même problématique se pose en Martinique, île voisine.



———————————- Note

32 –Insee, cf. CEROM, N° 26 / octobre 2017.

 

« OUTRE-MER ! »: De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ (6)

III – Point de vue critique de la VALIDITÉ de la dénomination de la période dite « POST-COLONIALE »
*
Le point de vue de la remise en cause de la validité de la
dénomination de la période dite « post-coloniale » se fonde sur
l’observation et l’analyse critiques de la « décolonisation ».

1 – « De la France coloniale à l’outre-mer » !

a) Les « quatre vieilles colonies » (Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion)

Dans ces colonies établies au cours du XVIIe siècle, de nombreuses mesures, hors des édits et arrêtés coloniaux d’avant 1848, seront prises en vue d’une « assimilation » politique, administrative et réglementaire. On peut citer : le sénatus consulte de 1854 qui établissait le régime des décrets(25), la loi de 1871 concernant l’élection des conseils généraux, celle de 1884 concernant l’élection des conseils municipaux…, l’assimilation douanière de 1895, etc.

Cette particularité entraîne de nombreuses initiatives de la part de leurs représentants, notamment, en vue d’une assimilation complète : dès 1890, avec les sénateurs Isaac (Guadeloupe) et Allègre (Martinique) ; en 1915, avec les députés, Boisneuf (Guadeloupe) et Lagrosillière (Martinique) ; en 1919, par le député Lémery (Martinique)(26). La loi votée le 14 mars, et publiée au JO le 19 mars 1946 concluait le processus de l’assimilation-départementalisation de quatre colonies : Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion. C’est la première marche de la construction dite « outre-mer ».

Sur le plan individuel, nous avons noté que les représentants de ces « Quatre vieilles colonies » ont très souvent usé de la proximité réglementaire que procuraient les décrets pour réclamer plus d’ «Égalité ». Dans certains cas, la modification de la loi, comme
en 1887, permis d’accorder aux enfants des immigrés, la nationalité française (voir les Indiens en Réunion). Dans d’autres cas, ce sont les ressortissants étrangers qui bataillent durement afin d’obtenir nationalité et citoyenneté du fait de leur volonté de rester au pays d’accueil (voir les luttes menées en Guadeloupe par Henri Sidambarom qui aboutissent en 1923 à l’accession à la pleine citoyenneté pour les originaires de l’Inde). Mais, il reste que le 14 février 1925, Illahibakas Kalimébakas Victor, né à Petit-Canal en Guadeloupe, le 20 juillet 1894, de parent immigré Indien, est tué avec cinq autres cultivateurs d’origine africaine, à l’usine Duval, lors d’une grève de cultivateurs. C’est là, l’acte de naissance d’un prolétariat de Guadeloupe d’origine très diversifiée.

b) De l’« Union française » à la « Communauté française »
La constitution de 1946 (IVe République) instituait une « Union française » regroupant la France et les TOM, c’est-à-dire :
– en Afrique : Afrique du nord, AOF, AEF ;
– en Asie : Indochine, Cochinchine, Cambodge ;
– en Océanie : Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Wallis-et-Futuna, Terres australes et antarctiques françaises ;
– en y ajoutant Saint Pierre et Miquelon et les Comores…
De cette nouvelle conception du lien colonial naissait une nouvelle acceptation de la citoyenneté : les « citoyens de statut civil français » et les « citoyens de statut local » (anciens sujets de l’empire). De fait, se superposait deux statuts, l’un en tant que ressortissant de l’Union et un autre en tant que citoyen de la France stricto sensus.

L’ambiguïté de la situation sera levée légalement par deux nouveaux textes : la loi-cadre Defferre du 23 juin 1956 (27) et surtout la Constitution de 1958, instituant en lieu et place de l’ancienne « Union », une nouvelle « Communauté française ». La France, sous la pression des Peuples colonisés, « Surtout, elle accordait aux territoires d’outremer le principal droit qui puisse être dans le contexte colonial : le choix de faire partie de la Communauté, en tant qu’État autonome ou territoire d’outre-mer de la République, ou de devenir indépendants.»(28)
« Seuls cinq territoires se prononcèrent pour un statu quo qui les maintenait dans la dépendance étroite de la métropole, dont les actuels TOM, plus la Côte française des Somalis et les Comores qui deviendront indépendantes (Mayotte exceptée)respectivement en 1977 et 1975. Wallis-et-Futuna, alors protectorats, ne seront érigées en TOM qu’à partir de la loi du 29 juillet 1961.
Les autres (territoires africains) adoptèrent dans un premier temps le statut d’État membre de la Communauté, sauf la Guinée qui préféra opter pour l’indépendance, bientôt suivie par le reste des États africains. Le statut de TOM était conçu comme potentiellement évolutif, puisque l’article 76 prévoyait la possibilité pour ces territoires, soit de se transformer en départements d’outre-mer, soit de devenirs États
Associés indépendants.»(29)
Sous le masque de la rationalité divergente et créatrice, les divers courants politiques en France s’affronteront dans le but évident de préserver, pour chacun d’eux, ce qui leur paraissait indubitable, la France ! L’historienne Belge, V. Dimier, nous propose une
interprétation tout à fait acceptable de leur apparente contradiction :
« Pour les uns, cette Union incarnait potentiellement une grande République une et indivisible, centralisée et uniforme, au sein de laquelle tous les peuples colonisés assimilés culturellement seraient un jour intégrés politiquement, à l’image des futurs départements d’outre-mer. Pour d’autres, au contraire, l’Union française
apparaissait comme une nouvelle entité politique construite sur un modèle plus ou moins fédéral et potentiellement multiculturel, voire multinational, respectueuse des « nationalités » ou/et des cultures locales, à l’image de la République dont ils se revendiquaient, indivisible peut-être, mais diverse, très certainement. Ainsi ce sont deux
conceptions de la République et de la nation françaises, localisées aussi
bien à droite qu’à gauche de l’échiquier politique, qui devaient s’affronter : une conception tirée des idéaux de 1789, liant intrinsèquement citoyenneté et nationalité, insistant sur l’unité des droits et des devoirs que cette citoyenneté implique, soumettant
l’assimilation politique à l’assimilation culturelle ; une conception qui envisage au contraire une dissociation possible entre nationalité et citoyenneté, une diversité possible des droits et des devoirs, et un lien politique n’impliquant pas assimilation mais préservation de la diversité culturelle…. l’uniformité politique en vient à signifier l’uniformité culturelle et vice versa : seuls les individus partageant la même
civilisation française peuvent faire partie de la cité républicaine, ce qui exclut les autres, temporairement toutefois, puisque, grâce à la mission civilisatrice française, ils pourront un jour être inclus dans le même projet politique…»(30)
Les ressortissants de l’outre-mer sont condamnés à se conformer aux valeurs de la civilisation française. C’est là l’expression la plus radicale de la « francité » partagée. Il est vrai que cette opinion n’est pas unique. De nombreux Français s’accordent sur le principe de l’égalité des citoyens, par exemple, sans trop savoir ou sans vouloir trop oser des initiatives qui remettraient en état les situations en accord avec les principes. Du coup, l’analyse de la réalité concrète de nos territoires, de nos Peuples fait ressortir des disparités surprenantes, après des siècles d’affirmation des grands principes. Faudrait-il que les « citoyens colonisés» se contentent de poursuivre un idéal ?

___________________________________

Notes :

25 Les lois françaises n’étaient applicables dans ces colonies que sur mention expresse
du législateur ou de l’exécutif. Il s’agit d’une « spécificité juridique coloniale »,
reprise par la IIIe République.
26 Véronique Dimier, « De la France coloniale à l’outre-mer », CAIRN Info, Bruxelles,
2018.
27 Élargissant le droit de vote au suffrage universel à tous les ressortissants de l’Union
et accordant une large autonomie au gouvernement local.
28 Véronique Dimier, « De la France coloniale à l’outre-mer », CAIRN Info, Bruxelles,
2018.
29 Idem
30 Ibidem

« OUTRE-MER ! » De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ (5)

II – La « mission de la France » : développement et remise en question !

1 – L’Indigène n’est pas Français

Au milieu du XIXe siècle, le phénomène de la colonisation relancée, cette fois vers l’Afrique du Nord, va faire se reconsidérer la question du statut des colonisés de l’époque contemporaine. En Algérie dès 1834, une législation de conquête est mise en place. Il s’agit de l’Indigénat. Certains ont reproché à la France d’avoir mis en place un régime d’apartheid comparable à ce qui va se faire en Afrique du sud.

En fait, il s’agissait d’un statut légal discriminatoire affectant les populations autochtones.

Par exemple, « En 1845, une ordonnance royale établit trois types d’administration en Algérie. Les zones où une partie substantielle de la population est européenne (colons élus maires) sont déclarées communes de plein exercice. Les communes mixtes comprennent une large majorité non-européenne mais des administrateurs français, hauts fonctionnaires nommés. Les communes dites indigènes sont des zones reculées et seulement partiellement pacifiées : elles suivent le régime du sabre imposé par les militaires en poste.»17 Au plan civil, le plus souvent, il y avait une justice musulmane exercée par des « cadis » pour les Indigènes, et une justice « ordinaire » pour les Européens.18

La conquête de l’Indochine entraîne l’instauration par décret du 25 mai 1881, de pouvoirs répressifs exercés par des administrateurs. Ce régime va être étendu en 1887 au Sénégal, hormis quatre communes dont les habitants obtiennent le statut de « citoyens ». « Petit à petit, le régime est étendu de façon disparate à l’ensemble des colonies françaises d’Afrique. Les protectorats (Tunisie et Maroc par exemple) ne sont pas concernés. Les derniers territoires concernés sont la Côte française des Somalis par un décret du 19 juillet 1912, puis le Togo, ancienne colonie allemande annexée après la Première Guerre mondiale, le 24 mars 1923. Il s’agit avant tout de faire régner le « bon ordre colonial ».19

La remise en cause de ce « bon ordre colonial » viendra d’Europe, avec le triomphe des Nazis en Allemagne, et des colonies avec les soulèvements populaires et nationalistes.

2 – Statut à la carte ou/et assimilation

Seule la seconde guerre mondiale, charriant le flot d’humiliation et de honte vécu par les colonisés jusque sur les rives de la Seine et de la Loire va infléchir le cours des choses en mettant à nu les prétentions de l’Empire. Son périple inachevé, que deviendra-t-il ?

a) Que faire de l’Indigénat ?

« Le régime de l’indigénat est démantelé en plusieurs temps. L’ordonnance du 7 mars 1944 supprime le statut pénal des « Français musulmans d’Algérie » (art. 2), mais maintient deux citoyennetés différentes. La loi Lamine Guèye du 7 mai 1946 accorde la « qualité de citoyen » à « tous les ressortissants des territoires d’outre-mer (Algérie comprise) ». Mais le système du « double collège » limite la portée de ce texte. Enfin, le statut du 20 septembre 1947 impose les principes d’égalité politique et d’accès égal aux emplois de la fonction publique. L’indigénat est encore une référence au moment des indépendances, lorsque l’accès des habitants à la nationalité française est soumis à des conditions particulières pour les anciens « indigènes » (en particulier la résidence en France métropolitaine) qui deviennent des nationaux de leur nouveau pays.»20

La question du statut des personnes dans les colonies conquises au XIXe siècle reste donc permanente. Car, établir l’égalité avec les Français de souche n’est pas aisée, du fait des implications financières (du coût, en somme !) que l’égalité sociale demanderait, mais aussi des conséquences politiques que pouvait entrainer une telle mesure.

b) Que devient « l’Empire français » ?

Le 27 août 1946, Edouard Herriot imaginait la « France colonisée par ses propres colonies », où le nombre d’électeurs africains et polynésiens surpassant le nombre d’électeurs métropolitains, les premiers imposeraient leur loi aux seconds tout en bénéficiant de la manne métropolitaine à travers les lois sociales.»21

C’est en partant de telles craintes que les différents orateurs (députés métropolitains et colonisés) vont exprimer leur point de vue dès les débuts de la première assemblée nationale constituante.22  Deux visions vont se confronter en ce qui concerne l’avenir de l’ancien Empire français. L’une assimilationniste, l’autre fédéraliste.

Aimé Césaire, rapporteur de la commission de la loi de « départementalisation » votée le 14 mars 1946, disait : « la Martinique et la Guadeloupe qui sont françaises depuis 1635 et qui depuis trois siècles participent au destin de la métropole et qui, par une série d’étapes, n’ont cessé de s’inclure davantage dans la civilisation de la mère patrie, ont été le champ de toutes sortes d’expériences politiques […]. Une politique républicaine constante a été de considérer les Antilles comme une parcelle de la France et comme telle relevant des mêmes lois et mêmes règlements que la métropole ».23

De son côté, Léopold Sédar Senghor disait le 18 septembre 1946 à l’assemblée que la nouvelle organisation « doit être une conjonction de civilisations, un creuset de cultures. […] Il ne s’agit pas pour nous de détruire la civilisation française pas plus qu’il ne s’agit pour vous de détruire nos civilisations originales en nous colonisant. Pour qu’il y ait une réelle fédération, il faut une assimilation active de part et d’autres. C’est ainsi qu’ensemble nous créerons un humanisme nouveau, une civilisation nouvelle. »24

La nouvelle donne sortie de l’épreuve de la guerre bouscule les visions anciennes (l’Empire français étant bien mort !) en ce qui concerne l’organisation des territoires. Les rapports entre colonies et métropole vont changer. Toutefois, le statut des territoires sera apprécié selon le rapport de force imposé. La décolonisation intervient en Asie, en Afrique sans que la question du statut des personnes ait à connaître une issue positive, c’est-à-dire la reconnaissance par les républiques diverses (IIIe, IVe et Ve) de l’autre comme égal au Français, pas seulement dans les principes, mais dans les faits. De nombreuses initiatives institutionnelles vont être entreprises entre 1946 et 2017 : la dernière en date concerne la loi sur « l’égalité réelle » (c’est tout dire !), portée par le député d’origine guadeloupéenne, Victorin Lurel.

L’esprit de l’Empire continue de hanter les responsables politiques, de Droite comme de Gauche.

__Notes____________________________

17 – Source, Wikipédia, Indigénat…septembre 2018.
18 –Idem, Wikipédia, Indigénat… « Dès 1874, une liste de vingt-sept infractions spéciales est dressée spécifiquement à destination des indigènes. À partir de 1881, les infractions spéciales suivantes (notamment) sont ajoutées : acte irrespectueux, réunion sans autorisation, départ du territoire de la commune sans permis de voyage (suppression de la liberté de circulation), propos offensant vis-à-vis d’un agent de l’autorité, même en dehors de ses fonctions. Ces peines restreignent considérablement les libertés des indigènes et des confiscations vont permettre l’appropriation de leurs terres. Les indigènes bénéficient du droit de vote limité. Ils participent ainsi notamment à l’élection des collèges musulmans des conseils municipaux. Ces derniers sont évidemment minoritaires au sein des conseils alors que la population musulmane est le plus souvent majoritaire au niveau démographique. Les musulmans représentent un cinquième du conseil jusqu’en 1919, puis un tiers ».
19 – Ibidem
20 – Ibidem
21 –  IIe assemblée nationale constituante du 11 juin 1946 au 27 novembre 1946, sous le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF).
22 – Du 6 Novembre 1945 au 10 juin 1946 (GPRF).
23 – JP – Débats ANC, 11 mars 1946 in Véronique Dimier, « De la France coloniale à l’outre-mer », CAIRN Info, Bruxelles, 2018
24 Idem, Véronique Dimier, « De la France coloniale à l’outre-mer », CAIRN Info, Bruxelles, 2018.

 

 

« OUTRE-MER !  » : De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ (4)

3 –Avec la seconde abolition de 1848 : entame d’un périple inachevé…

a) Libérer la force de travail de l’esclave… mais, il s’agit d’un « nouveau citoyen »!

En effet, le décret du 27 avril 1848 proclame une nouvelle abolition de l’esclavage, sous la condition d’une indemnisation des maîtres (art. 5). Du coup les « nouveaux libres » acquièrent la « citoyenneté » par procuration. La république les achète à leur maître. Ils ont chacun un prix[1]… Cette « citoyenneté » acquise par indemnisation des pwofitans inaugure un processus paradoxal. L’indemnisation est un marqueur d’inégalité de valeur marchande. Pour un même individu dit « nouveau libre », il aura coûté x francs alors qu’il a accès, dès 1848, à la candidature en tant que député de la Nation française.[2] Toutefois, la question qui se pose dès l’entame de ce périple est la suivante : quelle est la finalité de ce geste ?

Tout d’abord, il s’agit de réaffirmer la pensée selon laquelle la loi, telle que nous l’avons montrée à propos de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est la résultante d’un rapport de force. Une classe sociale, voire un groupe social, parvient au pouvoir en imposant sa vision des choses, parfois même il n’a pas besoin de détenir toutes les rênes du pouvoir pour faire valoir sa façon de voir l’ordonnancement de la vie sociale. Il n’y a donc pas de droits, à priori, naturels, mais des situations de rapport de force sur un plan politique, économique et social qui se traduisent par des affirmations de principe juridiquement et subtilement élaborées : ce sont des lois.

A la suite de la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, les territoires directement affectés par cette décision basculeraient, selon certains experts, dans une situation post-esclavagiste. Qu’est-ce à dire ? Dans tous les cas, sur le plan diplomatique, politique, la métropole garde la main et dicte les lois qui seront appliquées localement. Sur le plan culturel, social une minorité ethnique domine et la majorité, souvent composée de descendants d’esclaves et d’engagés Africains et Indiens. Sur le plan économique, rien ne change. De là, l’évolution de leur situation propre sera fortement conditionnée par cette marque post-esclavagiste. C’est peu dire.

b) Pour une sociologie post-esclavagiste

Dans les colonies, la nouvelle de l’abolition de l’esclavage parvint assez rapidement, en tous les cas, bien avant l’arrivée du décret. En Martinique le 23 mai, l’abolition est proclamée suite aux soulèvements du 22. Le 27 mai, alors que la situation est plus calme, le gouverneur de la Guadeloupe proclame l’abolition générale. Fin mai, l’île de La Réunion est enfin mise au courant, mais le gouverneur attend le 20 décembre pour appliquer les décrets. Ce n’est que le 10 juin que le gouverneur de la Guyane prend la même décision (avec effets au 10 août)[3]. L’historienne Myriam Cottias en analysant cette période remarque que, « l’affirmation du lien social, désigné en 1848, dans les colonies antillaises, par les concepts de « fusion sociale », de « réconciliation », d’« oubli du passé » et de « régénération sociale » devait résoudre tous les antagonismes qui divisaient la société. »[4] Des voix multiples vont s’élever de toutes les couches sociales afin de faire savoir l’opinion exprimée.

* Un homme de couleur libre

Le 27 février 1848, Auguste-François Perrinon, chef de bataillon d’artillerie de marine appelé comme commissaire général gouverneur de la Martinique par le gouvernement provisoire, s’adresse aux habitants des colonies en ces termes : « Bientôt il n’y aura plus aux colonies ni maîtres ni esclaves. Ce sont des citoyens nouveaux que la République va donner à la France […] Aux noirs nous recommandons la confiance dans les blancs, à ceux-ci la confiance dans les noirs, à toutes les classes la confiance dans le gouvernement. Aux uns, nous recommandons comme un devoir de bon citoyen le plus entier oubli du passé, aux autres, la préparation la plus sincère, la plus loyale à l’ère nouvelle dans laquelle nous allons entrer […] Patience, espérance, union, ordre et travail, c’est ce que je vous recommande à tous […] Que cette grande devise de la civilisation, ordre, liberté, fraternité, soit celle de tout le monde, noirs, jaunes et blancs.»[5]

* Un Béké

Chose encore plus significative de l’état d’esprit colonialiste c’est la référence à l’histoire chez Husson, béké, directeur de l’intérieur de la Martinique, qui s’adressant à la foule des hommes de couleur, à Saint-Pierre, s’exclame : « Vous savez qu’il y avait déjà une république anciennement, elle avait essayé d’abolir l’esclavage : vous savez qu’il n’y avait plus d’esclaves à la Guadeloupe ni à Cayenne ; mais faute de savoir se conduire, ils ont fini par redevenir esclaves. Vous ne voulez pas faire comme cela ? (Non ! non ! répond la foule) Eh bien ! alors il faut m’écouter, il faut vous taire, car si vous n’avez pas la patience de vous taire en ce moment, comment voulez-vous que je crois que vous aurez la patience d’attendre la liberté.»[6]

* Le ministre de la Marine et des Colonies

Une circulaire ministérielle datée du 7 mai 1848, portant instructions pour l’exécution du décret du 27 avril 1848, signée François Arago,[7] ministre de la Marine et des Colonies stipule : « A partir du jour de la libération générale, les esclaves deviendront des citoyens français. Les décrets organiques dont celui de l’abolition est accompagné ne pouvaient donc faire et ne font effectivement aucune distinction entre les classes, aucune exception au principe de la liberté et de l’égalité sociale […] » Vous devez également engager les marrons à descendre de leurs mornes. Ils deviendraient coupables s’ils persistaient à occuper des terres qui ne leur appartiennent pas et à s’isoler d’une société qui ne voit plus dans tous ses membres que des frères égaux […]. Salut et fraternité. »

* Opinion prêtée à une « séditieuse » Guadeloupéenne

Et, le discours officiel attribue volontiers, en Guadeloupe, à Marie-Léonard Sénécal, accusée d’incitation à la guerre civile et de complicité d’incendie (actes séditieux, dit-on !), des propos très tendancieux : « Vous connaissez Saint-Domingue, aurait-il dit aux nouveaux affranchis. Eh bien, il faut que la Guadeloupe soit comme Saint-Domingue ; tant qu’il n’en sera pas ainsi, ce seront les blancs qui seront les chefs, qui auront les places, et qui gouverneront. Cela ne peut pas durer, il faut que la couleur prenne le dessus. Mais je vous le dis : cela ne tardera pas ; la Guadeloupe viendra comme Saint-Domingue.»[8]Chez les gouvernants, la radicalité semble convenir à cette île rebelle, dont les militaires avaient osé prendre les armes contre la France, contre la République esclavagiste en 1801-1802.

* Deux approches totalement différentes

Dès l’élaboration de la loi d’abolition, dès le traitement des premières poursuites judiciaires concernant le comportement des « nouveaux citoyens » face à l’ordre public, une nouvelle grille de valeurs est imposée officiellement. Il s’agit de comprendre comme le veut, la voix officielle, la loi et son application. Toutefois, deux termes marquent les audiences des institutions judiciaires nouvellement créées, « devant les jurys cantonaux : la terre et le salaire.»

« La case et le jardin attribués aux esclaves par le maître sont revendiqués, après l’abolition, comme propriété inaliénable. De nombreuses rumeurs circulent aussitôt, formant un cadre d’expression du politique pour les nouveaux affranchis. Dans leurs premières demandes, il apparaît que l’émancipation fut reçue comme la reconnaissance d’un droit à la propriété des terres et des cases : les nouveaux affranchis les revendiquent au nom de la justice, de la légitimité et de leur propre passé d’esclave sur l’habitation. Cette exigence était justifiée tant par la sueur versée sur la terre qu’ils avaient travaillée que par le fait que ce lieu territorialisait leur identité.»[9]

Le discours officiel est pour le moins très optimiste, mais dans la réalité, l‘historienne M. Cottias perçoit une situation bien plus complexe : « Dans cet entre-deux politique, on assiste à une extériorisation collective des émotions qui s’arc-boutent sur une servilité appartenant légalement au passé mais encore vécue quotidiennement, sur des oppositions ancestrales empreintes de violence, de domination arbitraire et de mépris. Alors que les affiches et les journaux rapportaient l’histoire de la révolution et « du peuple victorieux » de Paris, ceux des colonies publiaient encore la vente par adjudication d’esclaves attachés à des habitations et la liste d’esclaves marrons détenus à la geôle. Les populations coloniales étaient requises de ne plus combattre ou défendre la liberté mais, au contraire, de la préparer et de l’organiser tandis que les derniers esclaves étaient affranchis par ordonnances.»[10]

Les premières années furent extrêmement complexes et décisives. En effet, « C’est ainsi qu’entre 1848 et 1852 le premier paradigme de la liberté ne trouvait pas d’issue : face aux droits positifs, le droit d’usage et l’invocation de la justice par les travailleurs n’étaient pas reconnus, infléchissant leur conception de la citoyenneté.»[11]

Car, (…)les différends du passé exprimés dans le cadre des habitations, des lieux de vie, de production et de confrontation entre « esclaves » et « maîtres », transformés par l’émancipation en « travailleurs » et « propriétaires ». Le droit et son exercice dans la justice devaient maîtriser les violences de la mémoire et effacer les règles de la domination injuste « en construisant un univers soumis à une contrainte de justification, c’est-à-dire un univers dans lequel la rationalité des conduites peut être mise à l’épreuve par la critique[12]

En à peine, quatre à cinq années, de nouvelles bases de domination sont posées dans la relation « colonisateurs–colonisés ». Elles servent de fondation à un nouveau projet : civiliser les Peuples arriérés ! Et, si la situation des « engagés » Africains, Indiens, mais également des Annamites, Chinois, Japonais…, entre autres, avait changé entre 1850 et 1895, par rapport à ce qu’était celle des anciens esclaves, nous pouvons affirmer que les immigrés de toutes les origines étaient victimes d’une nouvelle offensive socio-rationaliste par lequel les préjugés « raciaux » étaient réactivés à travers des thèses prétendument scientifiques qui dominèrent l’Europe de la seconde moitié du XIXe siècle[13]. Dans les colonies françaises, la seconde abolition de l’esclavage ne tempérait en rien les présupposés ethniques introduits dans la construction initiale des sociétés coloniales. La « mission civilisatrice de la France » est au cœur du projet de la IIIe république (1871).

c) La réglementation du travail au lendemain de 1848

Au lendemain de l’affichage du décret d’avril 1848 à des dates différentes, dans les « quatre vieilles colonies «  de Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion, la hantise des commissaires de la République c’est l’organisation du travail. Aussi, dans chacun de ces territoires, la mise en place d’une organisation drastique du déplacement et de l’occupation journalière des « nouveaux libres » devient la principale source des mesures à mettre en œuvre afin de garantir à chaque colonie la « sécurité et la prospérité ».

En Réunion d’abord, l’arrivée de Joseph, Napoléon, Sébastien Sarda-Garriga, le 13 octobre 1848, sur le navire l’Oise, ne rassure pas les colons de la place, qui dès le mois de juillet s’étaient réunis afin de faire barrage à la mesure d’émancipation décidée par la IIe république. Toutefois, le commissaire fraichement débarqué se montre très ferme et après avoir enregistré le décret auprès de la cour d’appel le 19 octobre, publie le 24 du même mois l’arrêté organisant le travail des « nouveaux libres ». Il est fait obligation à tous les « nouveaux citoyens » de contracter un engagement personnel avec un employeur, et d’être porteur d’un livret matérialisant le dit engagement. Les contraintes sur la personne sont quasi identiques à celles de la période précédente hormis celles concernant le statut de la personne elle-même.

Mais, c’est le décret du 13 février 1852, pris par Napoléon III, qui satisfait les colons demandeurs d’une contrainte sur la force de travail. En particulier, une distinction est introduite entre les travailleurs : ceux qui auront un engagement de plus d’une année et ceux qui ne disposeront que d’un an de contrat, travailleurs à la journée ou à la tâche et les « vagabonds ».

En Martinique, l’arrêté Husson du 10 septembre 1855 est la mise en application du dit décret. Il s’agit de contraindre les corps.  A l’article 70, il est dit : « Les amendes, ainsi que les condamnations aux frais et dépens prononcées par les tribunaux de police, seront converties de droit en travail à la journée ou à la tâche, à défaut de payement dans la quinzaine des premières poursuites ».

En Guadeloupe, le 2 décembre 1857, M. Touchard, gouverneur, et M. Husson, directeur de l’intérieur, prennent un arrêté réputé plus draconien que ne l’était celui de Guesdon en Martinique.

La citoyenneté est accompagnée par la servilité.

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Notes

[1] Cécile ERNATUS, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? » ; Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, Numéro 152, janvier–avril 2009.

a) Leur nombre : 74.447 en Martinique, 87.087en Guadeloupe, 12.525 en Guyane, 60.651 en Réunion, 10.350 Sénégal, 3.500 à Sainte- Marie et Nossibé.

b) Quantum définitifs en francs selon les colonies :

Colonies                     Numéraire compris                         Numéraire non compris

Guadeloupe                         470,29                                              447,28

Guyane                               619,32                                               589,32

Martinique                         430,40                                               409,98

[2] C’est le cas de Louisy Mathieu, d’origine africaine, en Guadeloupe. Il est élu aux côtés de Victor Schoelcher et le blanc-créole Charles Dain.

[3] Wikipédia.

[4] Myriam Cottias, « L’oubli du passé contre la citoyenneté », Revus des Annales, 59e année, 2004/3.

[5] Journal officiel de la Martinique du 26 mars 1848, in Myriam COTTIAS, CAIRN Info, Genèses, n°66, 1/2007 ; « Ces « hommes dangereux » de 1848 », L’amnistie à l’épreuve de l’abolition de l’esclavage.»

[6] Idem

[7] Idem, Ministre de la Marine et des Colonies.

[8] Ibidem, Cour d’Assises de la Guadeloupe, actes d’accusation, séance août 1851.

[9] M. Cottias, « Droit, justice et dépendance dans les Antilles françaises (1848)1852) », Revue des Annales, 59e année, 2004/3.

[10] Myriam COTTIAS, « Ces « hommes dangereux » de 1848 », L’amnistie à l’épreuve de l’abolition de l’esclavage. CAIRN Info, Genèses, n°66, 1/2007 

[11] Idem

[12]M. Cottias, « Droit, justice et dépendance dans les Antilles françaises (1848)1852) », Revue des Annales, 59e année, 2004/3.

[13] Thèses racistes de Gobineau et…. etc.

« OUTRE-MER ! » : De l’ESCLAVE au CITOYEN-COLONISÉ (3)

2 – Le premier accès à la « citoyenneté » des « esclaves » dans
les colonies françaises
C’est à la fin du mois d’août 1793 que Sonthonax et Polvérel,
représentants de la France à Saint-Domingue, accordent à la réalité du
terrain en faveur des « esclaves », une portée législative, en proclamant
l’abolition de l’esclavage. La puissance du mouvement fut telle que,
malgré les tentatives de Leclerc qui parvint à entamer une guerre de
pacification de la colonie en 1802, seule l’érection de l’indépendance
d’Haïti, mis fin définitivement à l’esclavage.
En juin 1794, la Guadeloupe est la deuxième colonie qui
bénéficie de ce qui apparaît aux yeux des Français, telle une
mansuétude, pourrait-on dire, mais en réalité il s’agit d’une mesure ayant une valeur stratégique : contenir l’assaut des  Anglais. En effet, V. Hugues et Chrétien,
chargés par la Convention de porter le décret du 4 février 1794 qui
abolit l’esclavage, parviennent à vaincre les troupes anglaises grâce aux
forces serviles mobilisées du fait de la promesse qui leur a été faite
d’être libres en cas de lutte contre l’ennemi héréditaire de la France. La
proclamation de la première abolition de l’esclavage faite le 6 juin 1794,
sur la Place de la Victoire, à Pointe-à-Pitre, reste encore vivante dans la
dénomination du lieu qui a été le témoin de l’événement.
Il n’y alors que des « citoyens » en Guadeloupe. Pendant huit
années consécutives, la colonie de Guadeloupe ne compte que des
« citoyens Français », quelle que soit la couleur de leur peau. Le
principe de la « citoyenneté » est posé sur le territoire de l’archipel sans
que les réalités quotidiennes connaissent un bouleversement
révolutionnaire. En effet, certains métiers sont exercés par des colons
français, d’autre par des anciens esclaves. Le respect est dû à tous ceux
qui portent la couleur privilégiée ou qui tire leur origine de la dite
couleur. Il s’agit d’une « citoyenneté altérée », c’est-à-dire composée de
la reconnaissance de principes républicains et des discriminations
reconnues comme partie intégrante d’un équilibre socio-politique et
ethnique. Les principes recèlent l’innovation, voire le progrès pensent
certains, et c’est ainsi. Malheureusement, il est simplement admis que la
réalité sociale évolue plus lentement que ne le font les principes :
atteindre un certain équilibre entre les deux, réclamerait de la patience.
Il faut savoir attendre ! Surtout de la part des « nouveaux citoyens »
pensent les plus sages.
En 1802, on assiste à un véritable cyclone politique, social et
ethnique. C’est le retour à l’état antérieur à 1789. Bonaparte ayant
conclut momentanément la paix avec les Anglais, estime qu’il est temps
de remettre les « nègres » en leur « état naturel », d’êtres soumis.
L’esclavage est rétabli par l’arrêté Richepance du 16 juillet 1802. La
citoyenneté-nationalité acquise en 1794 est remise en cause.
Cette « citoyenneté » conditionnée par la couleur de la peau est
certes républicaine, mais coloniale. Il faudra attendre la seconde
république de 1848, pour une nouvelle évolution du statut des personnes
à peau noire, d’origine africaine.